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9 questions à Philippe Defeyt

Philippe Defeyt (Ecolo) est président du CPAS de Namur. C’est un intellectuel engagé, en prise avec les principaux enjeux sociaux du moment. Son discours est dense, nuancé et met en perspective. Accordez-vous un peu de temps pour réfléchir avec lui.

 1 – La réforme du chômage décidée par le gouvernement Di Rupo va causer l’exclusion de 20 à 30.000 chômeurs en Wallonie. Au CPAS, vous êtes en première ligne pour constater les dégâts. Qui va payer le plus au sein de la population ?

D’abord, il faut savoir que la majorité des exclus ne seront pas en situation de pouvoir activer des droits au CPAS. On estime que 60 à 70 % des exclus ne pourront rien demander. Il s’agira pour l’essentiel de cohabitants. Il vont devoir adapter leur vie : revendre un véhicule si c’est possible, puiser dans les économies s’il y en a, réduire les dépenses, déménager parfois. Ce sera donc un appauvrissement pur et simple de toute une partie de la population : celle qui est déjà précarisée.

Ensuite, ceux qui pourront émarger au CPAS limiteront les dégâts. Mais pas seulement. Nous allons être confrontés à une situation complètement absurde. Car certains de ces nouveaux bénéficiaires vont, au bout du compte, se retrouver dans une situation plus favorable que celle dans laquelle ils étaient au chômage. Quant on additionnera le Revenu d’Intégration Sociale (RIS) avec le gain du tarif social électrique, les article 27 qui facilitent l’accès à la culture, un accompagnement socioprofessionnel de qualité ou une possibilité d’emploi par le biais d’un article 60, cela fera une différence positive avec la situation de chômage. Et, d’une certaine façon, c’est bien : lorsque l’on est en situation difficile, mieux vaut être épaulé avec humanité que considéré de façon souvent plus impersonnelle par le Forem. Mais il faut reconnaître que, s’il s’agit de sanctionner, c’est raté.

Et c’est injuste : l’exclusion va aggraver le quotidien de beaucoup, et améliorer celui d’un certain nombre. Cela devient complètement illisible.

2 – Qu’est-ce que cette mesure va changer pour les CPAS ?

La mesure va peser concrètement. Nous allons devoir dépenser davantage pour payer des RIS, certains biens ou services destinés aux nouveaux bénéficiaires, on va alourdir la charge des travailleurs sociaux ou administratifs, voire devoir en engager d’autres.

Or, les recettes supplémentaires que nous recevrons du fédéral ne compenseront pas les charges supplémentaires. Aujourd’hui, on parle de 4 millions de recettes en plus pour … 54 millions de dépenses nouvelles (pour l’ensemble des sanctions chômage).

Je crains qu’il y ait alors un effet de vases communicants. Aujourd’hui, le paiement du RIS est la seule aide que nous devons légalement fournir. Nous organisons de l’aide à domicile, de l’aide sociale, sanitaire, au logement, à l’achat d’énergie, … mais nous pourrions ne pas le faire. Par contre, le RIS, c’est une obligation.

Ma crainte, c’est que les CPAS, contraints d’augmenter le volume d’aide par les RIS, diminue les autres aides sociales, les plus diverses, y compris celles qui concernent l’ensemble des citoyens. On va très probablement assister à un effet de resserrement des missions, que l’on voit déjà pointer à certains endroits.

3 – Les CPAS sont-ils les bons instruments pour exécuter ce type de décision politique ? Sont-ils encore une réponse adaptée à la lutte contre la précarité ?

Une décision comme cette mesure d’exclusion massive me semble le signe d’un glissement progressif, commencé il y a des années. Les CPAS ont été créés pour venir en aide aux personnes en grande difficulté. Mais, progressivement, il se sont vus confier des missions de soutien à d’autres personnes qui, si elles sont à un moment en situation difficile, ne correspondent pas à ce public en danger.

Par exemple, les CPAS paient des RIS à bon nombre d’étudiants. Je ne dis pas qu’il ne faut pas permettre aux étudiants démunis de poursuivre des études, mais je dis qu’il existe des bourses faites pour ça. Que les bourses aillent aux étudiants et l’aide sociale aux personnes les plus fragiles. Il en va de même pour toute une série de secteurs. En aidant des personnes à obtenir des soins de santé, à chercher du travail, à prendre le bus, à aller au théâtre, nous entrons dans les champs d’action de l’INAMI, du Forem, des TEC ou du ministère de la culture, qui ne parviennent plus à s’adresser à certains publics.

Alors que les CPAS travaillaient avant pour une population marginale très précarisée, ils travaillent maintenant à la marge dans différents secteurs pour des publics qui ne sont plus nécessairement précarisés.

Est-ce bien cela que nous devons faire ? Voulons faire ? Il est difficile de construire un débat large (qui fait quoi ? Pour qui ? Avec quels moyens?) autour de cette question aujourd’hui.

4 – Exclure des gens du chômage, n’est-ce pas prendre le problème par le mauvais bout ? Le problème n’est-il pas l’emploi plus que le chômage ? Depuis des décennies, le chômage augmente, mais l’emploi aussi. Il n’y a donc pas assez d’emplois ?

En effet, emploi et chômage ont évolué dans le même sens. Et on a un vrai problème, parce que les mesures que l’on a essayées pour stimuler la création d’emploi sont rarement efficaces. Ainsi, il se passe souvent ce qu’on appelle un « effet d’aubaine ». On accorde par exemple aux entreprises des diminutions de charges sur les créations d’emploi des jeunes. Une société engage et bénéficie des aides publiques. Mais, en fait, elle aurait de toute façon engagé. Au final, ça coûte à l’Etat, mais ça ne change rien à ce qui serait arrivé sans la dépense.

Et ça coûte très cher. De nombreuses études ont été faites sur ce que paie l’Etat pour créer un emploi, dans le privé, grâce à ses aides. Dans certains cas extrêmes, un emploi peut occasionner plusieurs dizaines de milliers euros de dépenses publiques.

5 – Est-ce que la piste de la réindustrialisation de la Wallonie, que certains évoquent, est une bonne piste ?

En fait, il y a un facteur décisif que l’on sous-estime terriblement quand on réfléchit à l’emploi. Il s’agit des gains des productivité, autrement dit, ce que l’on est capable de produire comme valeur ajoutée dans un même laps de temps. Depuis la fin de la guerre, la productivité a été multipliée par 5 : en une heure de travail, on produit 5 fois plus. Cela veut aussi dire qu’il faut 5 fois moins de personnes pour faire la même chose qu’avant.

Et cela ne va pas s’arranger. Il y a toute une série de tâches de type intermédiaire qui vont souffrir des nouvelles technologies de l’information. Par exemple, aujourd’hui dans un bureau d’avocats, des recherches de dossiers ou de jurisprudence demandent un travail précis, qualifié sans être de pointe. Quand la numérisation des documents sera encore plus importante, l’essentiel de ce temps de travail disparaîtra.

Donc, réfléchir dans un vieux modèle industriel ne permettra pas de nous décoincer. Quand on travaille tellement plus vite, vouloir refaire plus du même qui ne marche plus nécessairement, c’est peine perdue.

Cela ne veut pas dire qu’il soit impossible de développer en Belgique des projets novateurs avec une dimension de production. Par exemple, une entreprise comme IBA réussit : au départ d’une spin-off de l’UCL, elle est devenue un des leaders mondiaux en matière de proton-thérapie et elle a notamment une activité industrielle.

6 – Quels sont les gisements d’emploi que l’on peut encore développer ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord reconnaître un fait : il y a une fracture dans la société, une cohabitation de mondes différents qui ne perçoivent pas forcément l’existence, les contraintes, la culture des « autres mondes ».

C’est vrai que les patrons de PME ont parfois du mal a trouver des travailleurs qualifiés pour leur niche technologique, que les cadres des grandes sociétés ont des exigence et un rythme fous. Mais c’est vrai aussi que des personnes que je vois tous les jours au CPAS ne sont pas capables de répondre à ces exigences, de rentrer dans ce monde. En tout cas, pas tout de suite. Et ces personnes précarisées vivent des situations incompréhensibles pour les autres. Il y a une incompréhension mutuelle.

Il ne faut pas opposer ces deux mondes. Mais il faut au contraire accepter de penser en fonction des contraintes et des possibilités des uns et des autres, dans le cadre global de la société, faire tenir ensemble. En terme d’emploi, cela veut dire qu’il faut réfléchir à créer ou recréer des emplois simples, qui ont une véritable valeur ajoutée sociale. Par exemple, les concierges. Ces emplois ont largement disparu, alors qu’ils sont utiles, pratiques, et ont aussi une grande importance dans le lien, la confiance qui peut se tisser entre les gens. On peut restaurer, mais aussi réinventer ce genre de travail : aujourd’hui, on teste des formules de concierge de rue.

On sait que l’Horeca est un secteur d’emploi qui peut mettre à profit des qualités humaines de personnes qui n’ont pas de solides formations. Malheureusement, ce n’est pas avec une politique d’austérité que ce secteur pourra se développer. Il faut arrêter avec l’austérité.

De manière plus précise, le secteur du logement est un secteur très important. D’abord parce qu’il est créateur d’emploi, même si l’évolution de ce secteur voit de plus en plus d’ouvriers d’Europe de l’Est travailler sur les chantiers, y compris en cas de marchés publics. Ensuite parce qu’il répond à un vrai besoin social, actuel et à venir. Dans les prochaines années, compte tenu du vieillissement de la population et de l’évolution des ménages, nous allons avoir besoin de plus de 10.000 nouveaux logements par an rien qu’en Wallonie. Enfin, ce secteur est décisif pour la question de l’énergie : des logements bien conçus et bien isolés, c’est une diminution de notre facture énergétique.

7 – On peut avoir l’impression que nos grand-parents ont eu une vie plus tranquille que nos parents, et que nos parents ont vécu plus tranquillement que nous. Pourtant, ils gagnaient moins et avaient moins de choses. Peut-on faire ce constat sans aborder le « gros mot » de la décroissance ?

Non, il faut en parler. Et une façon d’en parler est de passer par le partage du temps de travail. Je ne crois plus à la réduction du temps de travail massive et uniforme, comme un passage aux 32h par semaine. Par contre, on pourrait développer des formules d’année sabbatique, ou de possibilité de formation tout au long de la vie. Cela permettrait des respirations. Sans doute ces périodes seraient-elles des moments où on gagne moins d’argent, mais elles permettraient de retrouver du temps et une meilleure qualité de vie. Et, en plus, cela permettrait de libérer des emplois, donc de partager le travail.

8 – Le système politique et la démocratie tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui vous paraissent-ils encore à même de répondre aux mutations et aux défis que vous venez d’évoquer ?

Ah… Si une contrainte écologique forte et apparente surgissait, comme par exemple 5 années successives de mauvaises récoltes chez nous, clairement en lien avec une origine écologique, on pourrait sans doute mettre en place des politiques alternatives fortes. Est-ce souhaitable ? Mais, sans ça, cela risque d’être difficile.

Car quand on regarde ce que l’on a fait au cours des dernières décennies, il faut bien reconnaître que ce n’est pas une franche réussite : on parcours toujours plus de kilomètres en voiture, les eaux et les sols sont en mauvais état, on n’a toujours pas enrayé la production d’emballages, … On a pu réussir à limiter certains dégâts, mais on n’a pas touché au coeur du système social, à la logique qui abîme la nature et la solidarité.

On peut donc douter de l’efficacité de la démocratie dans sa forme actuelle. Alors on essaie des nouvelles formules, comme les conférences de consensus, des chambres dédiées aux questions à long terme…

9 – Mais il existe quand même une formidable vitalité de projets et de démarches alternatives intéressantes ?

Oui, c’est vrai. Mais elles ont de sérieuses limites. La première, c’est que la plupart de ces projets se font sans plus aucune volonté d’ancrage, ni même d’articulation avec le monde politique : les gens montent leur projet dans leur coin, ou en réseau, mais hors des partis et institutions. Ils ne demandent même plus d’argent à l’Etat. Et on peut le comprendre, tant les critères visant à donner des subsides ne conviennent pas à la créativité du terrain (on n’est jamais dans la bonne « case ») et tant il est vrai que des formes surannées de clientélisme subsistent (des subsides si une place dans le CA). La deuxième, c’est que pour l’instant il s’agit encore d’une dynamique de « bobos », de gens formés et favorisés. Quand on essaie de mettre en place des projets novateurs et participatifs avec le public du CPAS, c’est plus, voire très, difficile.

Dans l’histoire, les évolutions se font généralement sous l’effet de chocs externes ou de contradictions internes devenues intenables. On y est, presque, avec les tensions sur l’énergie et les tensions sociales. Mais le monde politique parviendra-t-il à faire avec cela ? Il me semble souvent qu’il ne prend pas assez ses responsabilités. D’où un retard de la Wallonie dans bien des secteurs. Je me souviens qu’il y a des années, un ministre m’a dit que la bio-méthanisation ça ne marcherait jamais. Or, ça marchait déjà partout ailleurs en Europe…

Par ailleurs, nous sommes aussi en avance par rapport à d’autres pays européens dans certains domaines, notamment dans les débats éthiques et sociétaux. Ça ne fait pas manger les gens, mais cela indique que la situation est complexe, qu’il y a des ouvertures. Notre regard, nos représentations, la façon dont nous voyons la situation sont donc décisifs.