Baiser

Avec René Char

Par Zeugma

Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats (2)

Vieille personne quand je suis né. Jeune quand je mourrai. La seule et même Passante (12)

Résistance n’est qu’espérance. (168)

Écrits dans le maquis pendant la seconde guerre mondiale, ces fragments continuent à faire écho. Serait-ce parce qu’il s’agit, à nouveau, de résister ?

Qu’est-ce que résister aujourd’hui ?

En prenant cette question comme fil conducteur, un formidable livre reprend 10 ans de débats tenus en marge du festival de théâtre d’Avignon. Tout ce que la France compte comme intellectuels stimulants est passé par le « Théâtre des idées », puisque tel est son nom. Au fil des ans, ces philosophes, sociologues, scientifiques, historiens,… ont soufflé là  leurs points de vue, comme le vent le fait avec les graines folles dans les prés.

L’un d’eux pointe le rapport paradoxal entre la résistance de 40-45 et celle d’aujourd’hui. Pendant la guerre, résister était dangereux, mais facile : on risquait sa vie, mais l’ennemi était clair. C’est aujourd’hui l’inverse : on ne risque pas grand-chose (quoi que…), mais où diable est l’ennemi ? Ou même l’adversaire ? …L’opposition entre les deux époques est incontestable.

Pourtant, c’est bien de résistance qu’il s’agit aujourd’hui quand des citoyens refusent de marcher au pas-de-discussion. Quand cela s’oppose à l’hyperconsommation, au pog-Roms symboliques, à la malbouffe, à … . Et quand germe toute une série d’actes qui, s’ils ne sont pas héroïques, sont néanmoins profondément subversifs. Certes, il n’y a plus de terreur, mais il y a du terrifiant. Certes, nous sommes libérés des grands Léviathans, mais ligotés par une infinité de minuscules filins quotidiens qui font de chacun de nous un Gulliver captif des Lilliputiens insignifiants.

Peut-être est-ce pour cela que les feuillets d’Hynos nous parlent tant :

AUX PRUDENTS : Il neige sur le maquis et c’est contre nous chasse perpétuelle. Vous dont la maison ne pleure pas, chez qui l’avarice écrase l’amour, dans la succession des journées chaudes, votre feu n’est qu’un garde-malade. (22)

Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments. (28)

Épouse et n’épouse pas ta maison. (34)

L’acte est vierge, même répété. (46)

Agir et primitif et prévoir en stratège. (72)

Le poète, conservateur des infinis du vivant. (83)

Nous errons auprès des margelles dont on a soustrait les puits. (91)

Il faut croire à l’alternance. (93)

L’éternité n’est guère plus longue que la vie. (110)

Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin, très loin de vous, que le cercle illumine. (120)

Mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major. (125)

Le fruit est aveugle. Cest l’arbre qui voit. (165)

C’est l’heure où les fenêtres s’échappent des maisons pour s’allumer au bout du monde où va poindre notre monde. (180)

 

Nicolas TRUONG (sous la direction de), Résistances intellectuelles : Les combats de la pensée critique, Editions de l’Aube, Avignon, 2013.

René CHAR, Feuillets d’Hypnos, Gallimard, Paris, 1962.