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Classe-toi pôv con ?

Par Zeugma

Ce matin, alors que je suis à vélo en route vers la gare pour sauter dans un train ponctuel (gag), je suis arrêté à mon feu habituel, rouge.

Et, là, en contre-sens, il y a un camion-poubelle. Il prend presqu’autant de place que le dodu Monsieur, en salopette à poche ventrale, qui glisse dans le gourmand d’acier un sac plastique blanc empli des reliefs de quelques agapes citadines, des dessins chiffonnés par un enfant exigeant déçu de la tête de son éléphant rose, voire d’une belle-mère en pièces détachées (car cette fois elle a vraiment poussé Maurice à bout). 

Alors, que j’vous raconte … Moi, je suis un type popu : une de mes grand-mères était concierge, l’autre cuisinière dans un château, un grand-père cheminot, un père qui quitte l’école et commence à bosser à 14 ans. Des deux lignages, je suis le premier à avoir fait des études (ce que mon grand-père n’a d’ailleurs jamais compris : « s’il travaille si bien à l’école le gamin, alors pourquoi est-ce qu’il ne réussit pas à en sortir ? »). Du coup, le dodu Monsieur du camion-poubelle, je m’en sens proche, viscéralement. Et toujours je cherche son regard, ou celui de son collègue, ou du balayeur ou du …, pour lui sourire. Comme ça, sans raison, sans autre but que lui dire que nous sommes frères, et que non il est pas tout seul, que les passants savent que son métier, dont nous ne voulons pas pour nos enfants, nous évite à tous une vie submergée de sacs puants.

Seulement voilà… Aujourd’hui, je porte une veste, une chemise, et même une cravate. Alors, je n’existe pas pour le dodu Monsieur. Par contre, quand un camion vient s’arrêter juste derrière moi et que le dodu Monsieur voit que cela va être duraille pour le chauffeur, il commence à lui faire des grands signes, à lui indiquer les marges de manoeuvres possibles pour les mouvements sur la route. Et moi je suis invisible. Vous pensez, un gars en veston.

On parle peu des classes aujourd’hui. Certes, il y bien le PTB qui essaie de faire encore danser de vieux serpents à sornettes, quelques dirigeants PS qui de leur maison de Lasne ou de leurs quartiers zuppés pondent une formule pour parler aux camarades. Mais c’est toc. Ce sont des mots qu’on dit parce qu’on sait qu’il faut les dire, pour faire croire. Ils sont creux, vidés de leur potentiel d’action économique et politique.

Or, les classes restent décisives, sociologiquement. Pour vivre depuis 20 ans avec une aristo – oui, je sais, je devrais en parler à mon psychanalyste (ou, vu l’absence de psychanalyste, à mon poisson rouge ?) – et pour avoir des copains répartis sur « l’échèle sociale », il me semble que le mélange des milieux n’est guère plus courant aujourd’hui qu’autrefois.

De plus, certaines classes demeurent déterminantes en terme de pouvoir. Car si les classes populaires ont largement disparu en tant que classes, structurées, qui se pensent, qui se retrouvent dans d’autres lieux qu’un cinéma où l’on évoque une époque révolue à l’avant-première de « Germinal », les classes dominantes, elles, sont toujours vivantes. Chez ces gens-là, on ne cause pas. Mais on agit, poliment, subtilement, efficacement. Du coup, on a une réforme du secteur bancaire qui marque quelques points, mais ne remet pas le jeu financier à sa place. Du coup, tout un train de nominations de magistrats est bondé de vieilles familles CdH. Du coup, on a un projet de réforme fiscale MR totalement fumeux, mais qui n’en doutons pas sera nettement plus bénéfique à certains qu’à d’autres. Entre grands fauves, ou même moyens félins, on peut s’arranger.

Voilà donc un méchant problème d’asymétrie : les classes populaires n’ont plus de réelle identité politique, les classes dominantes savent toujours comment elles s’appellent, et sociologiquement il n’y a rien de neuf sous le soleil.

Alors ? Alors, on est vraiment dans la choucroute bio.

D’abord, parce qu’il est difficile d’imaginer une action politique digne de ce nom sans la restructuration d’un rapport de forces clair entre les dominants et les dominés. D’accord, ça ne fait pas gentilgentil de dire ça. Eh bien, je m’enfous m’enfous. Un cadre de multinationale qui gagne 20 fois le salaire d’un « technicien de surface », par exemple locataire d’un de ses apparts, est en position de domination. Et le technicien, surtout si c’est une technicienne, ne domine pas grand chose (sinon peut-être un poisson rouge ?). Comment resituer, redessiner, renommer l’affrontement, dont on aimerait nous faire croire qu’il n’existe plus ? S’attaquer à l’inégalité grandissante, ce virus mortel pour la paix civile, passe par la clarification.

Ensuite, si cet affrontement est nécessaire, il est aussi complètement idiot et stérile à terme.

Humainement. Malgré toutes les incompréhensions, les tensions, les douleurs parfois qui peuvent surgir de la différence de classes, la rencontre vaut. Cette rencontre prouve, parfois, que dépasser la distinction est possible. On n’annule pas les éducations et les codes de chacun. Mais on peut sentir que ces codes sont secondaires et que, puisque l’on a des voix différentes, faire une chorale a du sens.

Politiquement. Oui, il faut retracer les positions. Mais, par ailleurs, il ne s’agit plus de se battre l’un contre l’autre. Si nous ne passons pas de la compétition à la coopération, nous serons incapables de lutter ensemble contre la destruction de la planète. Pour l’instant, nous sommes tous assis sur la même branche que nous scions, certains avec un Opinel et d’autres avec une tronçonneuse dernier cri. La différence de moyens est tout autant injuste que génératrice de tensions. Cela dit, avoir tous une scie de bonne qualité pour continuer à bousiller l’arbre chacun de son côté, on est autorisé à penser, dans les milieux informés, que ce serait crétin.

Alors ? Alors, je ne sais pas.

Classe-toi pôv con ? Non, sûrement pas

Il y aurait bien l’option bouddhiste. Se dire, quand on voit un pôv con, qu’il mérite a priori notre bienveillance et notre compassion, comme nous la sienne. Se dire que le changement est la seule permanence et que, dans le mouvement, l’action est possible.

Et puis, l’option kangourou. Que serait l’homme sans le kangourou ? écrivait Vialatte. Sans le kangourou, l’homme n’aurait jamais su qu’il ne possède pas de poche marsupiale. Le kangourou et le jardinier sont seuls à se distinguer par une poche marsupiale.

Avec le ramasseur du sac plastique blanc.

Bon, le feu est vert : j’avance…