Clés pour comprendre

Si nous voulons agir aujourd’hui, retrouver des perspectives et renforcer la vie commune, nous devons commencer par redéfinir des angles d’attaque afin de mieux comprendre où nous sommes, et où nous voulons aller.

Compte tenu des risques environnementaux et démocratiques que nous connaissons, il faut davantage réfléchir en prenant en considération cinq éléments :

1. Le contexte

De manière générale, bon nombre de nos outils et de nos décisions sont fondés sur des principes. Mais, dans les faits, les mesures prises au nom des principes vont souvent à leur encontre. Il faut donc porter une plus grande attention au contexte : se demander si, dans tel contexte, telle mesure va réellement porter ses fruits.

Par exemple, l’égalité des droits est un principe fondamental de nos démocraties. Puisque nous sommes tous égaux, les services publics, notamment, doivent être organisés pour être accessibles à tous. Cela implique des coûts d’utilisation raisonnables.

Or, dans les faits, tout indique que les citoyens déjà les plus favorisés bénéficient le plus des moyens mis à disposition de la population : ils vont dans les meilleurs hôpitaux, dans les meilleures écoles, à l’université, dans les musées et les théâtres, … Dans la réalité, le système développé au nom de l’égalité de droit renforce l’inégalité de fait. (Sur la question de l’inégalité, voir nos réflexions autour de Wilkinson)

Il faut donc oser en tirer les conséquences en termes de politiques différenciées. Évident ? Essayons, face à des puissants qui se cachent derrière certains principes pour en violer d’autres, au nom de leurs stricts intérêts.

2. L’équilibre entre efficacité et solidité

Pour répondre à une situation, nous avons tendance à mettre en place une mesure particulière. Ça peut être efficace, à court terme. Mais, souvent, ce qui a été réglé dans l’immédiat s’effondre dans la durée. Il faut avoir le courage de porter autant d’attention à l’action globale, et plus lente, qu’à la réponse superficielle plus visible.

Nous savons que les choses sont complexes, contradictoires, ambiguës. La diversité des personnes, des classes ou des groupes, des institutions, l’étendue de l’espace et la durée dans le temps rendent les actions difficiles.

Pour régler la difficulté, souvent, … on l’ignore. Comme on ne sait pas quoi faire à long terme, on agit à court terme. Il est vrai qu’ « à long terme, nous sommes tous morts », disait l’économiste Keynes. Mais quand même…

Alors ? Les études écologiques montrent qu’il existe une relation de tension entre efficacité immédiate et solidité dans la durée. Plus précisément, les écologues parlent de résilience, de capacité d’un système à encaisser les chocs. Par exemple, une parcelle uniquement plantée de choux semblera bien plus efficace économiquement qu’un jardin multi-étagé de 20 espèces. Mais qu’un parasite résistant attaque le chou et tout est perdu, alors que le jardin résistera grâce à sa la diversité .

Combien de fois avons-nous, par peur du choix difficile, englouti d’énormes moyens dans le sauvetage d’entreprises, d’institutions ou de secteurs condamnés ?  Sommes-nous guéris de ce travers ? Alors, il importe de se demander si une action sera efficace dans le court terme, mais aussi si elle renforcera dans la durée la solidité de la société et de l’environnement. Évident ? Et si on passait en revue les bilans des dernières législatures ?

 3. La coopération

La solidarité est souvent décisive de nos choix politiques et c’est tant mieux.

Mais l’action publique passe en général par une solidarité institutionnelle, froide, impersonnelle. Or, quoi qu’en disent certains, il existe une grande solidarité vivante entre les personnes, dans les familles, à travers les associations, dans les groupes de jeunes, les villages ou les quartiers.

Il y a une disponibilité à la coopération, largement sous-utilisée. Il faut la solliciter davantage. Il ne s’agit pas pour autant que l’État se défausse de ses responsabilités, ni d’instrumentaliser la société civile. Mais de voir, comme toujours, où se trouve le potentiel, quels sont les problèmes qui font obstacle à son développement, et quels projets peuvent l’aider à se déployer.

4. Le sens

Notre approche dans le monde politique, comme dans les entreprises et parfois aussi dans nos vies personnelles ou familiales, consiste à essayer de régler des problèmes. Or, parfois, le problème, … ce n’est pas le problème.

Il importe de s’interroger sur le sens de nos questions ou problèmes. Cela permet souvent non pas de les résoudre, mais de les dissoudre, ou de les déplacer à un niveau plus approprié. Un problème ne se pose que dans une perspective. Parfois, en y apportant une réponse , on renforce la perspective et donc, à terme, le problème…

Par exemple, un pouvoir d’achat qui se réduit pour les moins favorisés quand celui de la minorité la plus riche augmente est considéré comme un problème. Il s’agit évidemment d’une inégalité et d’une injustice, que l’on peut critiquer. Mais que se trouve derrière la qualification de « problème » ?

Cette formulation ne dit-elle pas que nous estimons que la vie va s’améliorer si nous pouvons acheter davantage ? Or, l’achat est-il le meilleur moyen de changer  nos vies ? Bon nombre de difficultés peuvent être résolues par un changement de point de vue (nous n’avons pas besoin de ça, mais en avons envie, et, en fait, pas tant que ça…) ou par d’autres moyens (le partage, la mise en place de systèmes plus légers et moins coûteux, …).

5. Le jeu

Si l’on mettait 200 footballeurs dans chaque équipe pour une même partie sur un même terrain, on jouerait beaucoup moins bien. D’une certaine façon, c’est ce qu’est devenue notre vie, personnelle aussi bien que collective : saturée.

Il faut réfléchir en termes de jeu possible, au sens de jeu dans un mécanisme. Il faut recréer de l’espace, redonner place à la liberté pour permettre la créativité. Où se trouve la fenêtre à ouvrir ? …

Avec les embouteillages, les mails et les téléphones portables, les réunions, la télé le soir, nous n’avons plus beaucoup de temps libre. Libre pour l’ennui, le rêve, le rien.

Et, à l’échelle collective, avec le nombre toujours plus important de lois, de règles, de normes, de formulaires à remplir, d’interdiction d’avoir des coqs bruyants dans certains villages ou de faire une tarte communautaire sans être contrôlé par les garants de la sécurité alimentaire, notre liberté se trouve parfois bien trop cornaquée.

Davantage que règles et à normes, ne conviendrait-il pas de déployer l’éthique ? Le temps de la pratique du dialogue, du débat, de la négociation… pour créer ensemble du sens et de l’intérêt général partagé…

Trente rayons convergent au moyeu,

Mais c’est le vide de la voiture qui permet son usage.

On façonne l’argile pour en faire des vases,

Mais c’est le vide de l’objet qui permet son usage.

Une maison est percée de portes et de fenêtres,

Mais c’est le vide des pièces qui permet son usage.

Ainsi, le tangible a ses avantages,

Mais c’est le vide qui permet son usage.

(Lao Tseu, Tao Tö King, XI)


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