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Les combattants congolais, sacrifiés de notre mémoire ?

Savez-vous pourquoi il existe une avenue Tabora à Namur ?
Connaissez-vous Augusta Chiwy, héroïne de la bataille des Ardennes ?

Tabora, Chiwy (1), deux noms parmi d’autres qui évoquent la participation déterminante des hommes et des femmes issus du Congo belge lors des deux conflits mondiaux du 20ème siècle. Les commémorations de 14-18 offrent l’occasion de leur rendre justice car la « Grande Guerre » ne se joua pas seulement aux abords de la Somme ou de l’Yser, mais aussi en Afrique où les soldats congolais ont combattu pour la Belgique et les Alliés.

Des milliers de Congolais enrôlés dans la Force Publique ont participé à la première guerre mondiale sur les champs de batailles africains. Ils s’illustrèrent tout spécialement par la prise de Tabora, en Tanzanie, contre les Allemands. Les rues et avenues Tabora de Namur, Bruxelles ou Ostende, rendent hommage à cette victoire déterminante.

Alors que sur le reste du continent la guerre s’était arrêtée en 1915, en Afrique orientale les troupes belgo-congolaises et les troupes coloniales allemandes s’affrontèrent jusqu’à la fin du conflit. A l’issue de celui-ci, les Britanniques héritèrent de la majorité des colonies allemandes d’Afrique orientale tandis que la Belgique se voyait offrir un protectorat sur le Ruanda et le Burundi, ce qui élargissait encore son aire d’influence en Afrique centrale. La victoire militaire, due entre autres aux exploits de la Force publique congolaise, entraîna donc des conséquences importantes pour notre pays.

Un effort de guerre congolais aussi important que celui des belges

Selon les chiffres disponibles (2), les effectifs de la Force Publique se sont élevés à 17.833 soldats, 20.000 porteurs-militaires statutaires et 260.000 porteurs-militaires engagés pour la guerre, sans compter un nombre inconnu de femmes utilisées pour diverses corvées. Au total, ce sont au minimum 297.833 personnes issues du Congo belge qui furent impliquées directement dans les combats, parmi lesquelles au-moins 29.000 hommes perdirent la vie (le nombre des femmes mortes pendant le conflit reste inconnu).

A titre de comparaison, les effectifs de l’armée belge sur le front de l’Yser atteignaient entre 267.000 et 360.000 personnes selon la source. Entre 13.716 et 35.000 d’entre-eux n’en revinrent jamais. En termes d’effectifs et de vies perdues, l’effort de guerre de la Force Publique Congolaise en Afrique aurait donc été du même ordre de grandeur que celui de l’armée belge en Europe.

De l’amnésie…

Par contre, dans nos mémoires, nos livres d’Histoire et les discours officiels des diverses commémorations, les combattants congolais sont honteusement laissés-pour-compte. Nos manuels scolaires ne nous livrent d’ailleurs que peu d’informations sur les soldats et la main d’oeuvre provenant des colonies durant les deux guerres mondiales, et rien à propos de l’effort de guerre exigé des populations qui, dans des conditions très difficiles, furent contraintes d’augmenter la production de cuivre, de zinc ou d’autres métaux destinés à fabriquer les fusils et canons qui allaient permettre la victoire des alliés. Cet effort fut pourtant tel qu’il eut des conséquences sensibles sur la démographie du Congo pendant plusieurs décennies.

Interrogé à ce sujet en juillet dernier, le Ministre-Président Rudy Demotte affirmait ne pas avoir connaissance d’initiatives particulières relatives à la reconnaissance des vétérans congolais lors des prochaines commémorations de 14-18. Sans doute, comme le suggérait-il lui-même, la population belge n’a-t-elle que peu connaissance de l’action de ceux-ci sur et en dehors du territoire belge. Mais cette omission contribue, consciemment ou non, à occulter la réalité coloniale et la responsabilité de l’Etat belge à l’égard des anciens combattants issus du Congo.

… à l’opportunité

Alors, justement, si les commémorations de la guerre 14-18 s’ancrent dans un travail de mémoire, elles pourraient aussi opportunément servir une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons en intégrant mieux la place et le rôle du continent africain dans notre histoire récente. Reconnaître les souffrances que nous avons partagées durant les deux guerres mondiales, ce serait rendre justice aux disparus comme aux survivants et à leurs enfants, qu’ils habitent aujourd’hui au Congo, en Belgique, ou ailleurs.

Embrasser dans un même hommage « tous les morts, qualifiés d’héroïques, parce qu’ils se sont sacrifiés à des valeurs que nous revendiquons comme fondamentales pour notre société d’aujourd’hui (3)» comme souhaite le faire la Fédération Wallonie Bruxelles, sous couvert d’équité, laisse de côté ceux qui ne sont pas présents dans notre imaginaire et maintient dans l’ombre les lieux et les monuments mémoriels censés nous inviter à ne pas les oublier.

Il serait dès lors bienvenu que les traces qui entrelacent l’histoire des guerre mondiales et de notre passé colonial puissent faire l’objet de manifestations et publications particulières associant les personnes d’origines africaines. Il serait juste et intéressant, au-delà de l’invitation officielle du Président de la RDC, Joseph Kabila, que les autorités et les associations congolaises, les témoins et historiens congolais (4) de cette époque soient invités à participer activement aux commémorations et puissent nous apporter leur éclairage.

Aucun projet en ce sens n’apparaît malheureusement à l’horizon des commémorations et si les discours entendus jusqu’ici expriment la gratitude des belges à l’égard des alliés, il ne contiennent pas un mot concernant la contribution africaine à nos victoires.

Remercier, enfin

Or, nous savons aussi qu’après 1945, des milliers de frères d’armes congolais ont été abandonnés sans le bénéfice légitime d’une pension de guerre et obligés de vivre dans une situation d’injustice et de dénuement parfois dramatique. Certes, à peine une dizaine d’entre eux sont encore en vie (5), mais je trouverais inconcevable que l’Etat belge ne consente pas en 2014 – enfin ! – à un geste significatif à l’égard des familles et des proches de ces soldats dont parlait le gouverneur général Ryckmans en septembre 1944 en écrivant : « Grâce à leurs souffrances et à leurs morts, le drapeau belge n’a cessé de flotter fièrement à côté des drapeaux alliés sur les rivages étrangers. Le destin n’a pas voulu qu’ils participent à la gloire des batailles. Ils n’en n’ont pas moins mérité notre reconnaissance. Tous, nous avons contracté vis-à-vis d’eux une dette nationale (…).»

 Le centenaire de la première guerre mondiale fera la part belle au souvenir.
J’en appelle à ce que nous en fassions aussi une opportunité de réconciliation de nos histoires belge et congolaise, de construction d’une culture de paix que seule la compréhension, la justice et la reconnaissance réciproque peuvent bâtir durablement.

Parlons donc de toutes les victimes mais tentons aussi de rendre justice à chacune d’elles, en particulier à celles qui ont contribué à notre liberté, mais que notre mémoire a enfui dans le lointain de notre ancienne colonie.

Questions parlementaires relatives à cette thématique :

Coopération avec des historiens congolais pour partager en secondaire une lecture croisée de l’histoire
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Question écrite de Dupriez Patrick le 22/08/2013

Reconnaissance des Vétérans congolais lors des prochaines commémorations de 14-18
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Question écrite de Dupriez Patrick le 25/06/2013

1) Augusta Chiwy est une infirmière belgo-congolaise décorée de la médaille du mérite civil du ministère de la Défense américain pour pour son « engagement exceptionnel » lors de la bataille des Ardennes en 1944. Elle a également reçu le titre de Chevalier de l’Ordre de la Couronne près de 70 ans après la guerre. Agée de 93 ans, elle vit aujourd’hui à Bruxelles. Le livre de Martin King, « Augusta Chiwy, héroïne de la bataille des Ardennes », paru chez Racine, raconte sa vie.
2) Synthèse du livre « Loopgraven in Afrika (1914-1918), de vergeten oorlog van de Congolezen tegen de Duitsers » paraîtra en français (8/2014) sous le titre de: “Des Tranchées en Afrique, la guerre oubliée des Congolais contre les Allemands”.
3) Cf ma question parlementaire du 25 juin 2013 à Rudy Demotte : Reconnaissance des Vétérans congolais lors des prochaines commémorations de 14-18.
4) Voir, par exemple le travail de l’asbl Mémoire coloniale : http://www.memoirecoloniale.be.
5)Voir le dossier de Hugues Dorzée, « Nos vétérans congolais, laissés-pour-compte de l’Histoire », dans Le Soir, 03/04/2013.