réfugiés

Des femmes, des hommes et des criquets…

Migrants, réfugiés, illégaux… derrière les mots, il y a des hommes et des femmes ; derrière les chiffres, il y a des personnes, des vies singulières, de l’espoir et de la souffrance.

« Invasion, menace,… » titre un journal tandis que des (ir)responsables politiques montent en épingle le moindre fait-divers impliquant un demandeur d’asile ; un ministre parle d’illégaux, sans mot dire sur leurs souffrances, comme s’il s’agissait d’une nuée de criquets ; un bourgmestre appelle à la création d’un camp « à la Guantanamo »; un gouverneur invite à ne pas nourrir les réfugiés… Sur les forums des journaux, des citoyens appellent à tirer à vue ou à laisser se noyer les migrants qui fuient les bombes en Syrie ou en Irak… Parlons-nous d’une espèce animale invasive qu’il s’agirait de contenir à tout prix ? Non ! Nous parlons de bien de femmes, d’hommes et d’enfants, en détresse. Une parole délétère se répand, œuvrant à une régression inédite et effrayante des termes du débat public. La déshumanisation des personnes aboutit à la déshumanisation de notre société.

Nous condamnons avec force ces prises de parole irresponsables et ceux qui les expriment. Elles rompent avec les principes humanistes qui fondent notre démocratie et pavent le chemin aux pires dérives racistes et xénophobes. Elles obscurcissent le débat et la recherche de solution à des mouvements migratoires inédits dans l’histoire récente de l’Europe. Elles insultent la mémoire de ceux qui se sont sacrifiés au nom de nos valeurs. Elles développent l’anxiété et les tensions interculturelles dans la société en désignant, de manière honteuse et irresponsable, l’arrivée de demandeurs d’asile comme une invasion de hordes sauvages. Elles sont autant d’insultes pour les personnes qui ont quitté leur pays et leur famille en risquant leur vie (faut-il rappeler qu’en janvier 363 femmes, hommes et enfants se sont noyés dans la mer Méditerranée ?) pour échapper à la guerre et dans l’espoir de trouver refuge et protection en Europe.

Il est légitime de voir s’affronter des points de vue différents sur la meilleure manière de relever le défi des migrations. La démocratie s’enrichit du pluralisme des idées et toutes les sensibilités politiques qui s’expriment méritent le respect pourvu qu’elles s’inscrivent dans le cadre des principes démocratiques et des droits fondamentaux. Ces digues évitent au débat public de se s’enliser dans un marécage nauséabond.

Or, ces dernières semaines, ces digues démocratiques se sont dangereusement fissurées sous le coup de déclarations en rupture avec l’humanisme le plus élémentaire. Comment autant de responsables politiques peuvent-ils piétiner ainsi les valeurs qui forment le socle de nos sociétés ? Déshumaniser les demandeurs d’asile, c’est rompre délibérément avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont le préambule s’ouvre sur les mots suivants : « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Il y a urgence à réagir en opposant à cette déchéance morale, dont certains traits rappellent les années 30, une réponse politique fondée sur le respect de la dignité humaine.

La plus belle réponse à ce concert d’indignité est offerte, chaque jour et depuis des années, sur le terrain, par les bénévoles qui témoignent de leur solidarité à l’égard de personnes en détresse, parmi lesquelles il y a des enfants, des victimes de la traite d’êtres humains et des personnes nécessitant des soins médicaux. Les bénévoles et les organisations qui les soutiennent incarnent l’humanisme dont notre société a grand besoin. Les menaces de poursuites ne les empêchent pas d’exprimer leur sentiment de fraternité et de montrer concrètement leur attachement aux droits de l’homme et à ces libertés fondamentales qui peinent aujourd’hui à trouver leur place dans les discours des gouvernements après avoir déjà souvent quitté leurs politiques.

Nous voulons réaffirmer que le respect des droits humains ne peut être mis en équation par des calculs électoraux sur le dos de personnes en détresse. Ces calculs déshonorent ceux qui les font et méprisent l’intelligence de ceux à qui ils sont destinés. La surenchère de musculation médiatique et politicienne ne peut pas remplacer l’action politique efficace des femmes et des hommes d’État, de celles et ceux qui savent tirer le meilleur de ce dont le collectif est capable.

C’est notre responsabilité aujourd’hui de ne pas laisser toute la place à la peur et à la haine; à la peur qui nourrit la haine. Nous pouvons affronter les défis de notre monde sans nous replier sur nous-mêmes. Nous disposons des ressources pour le faire. Nous devons proposer une autre parole, un discours clair qui, par delà la diversité des opinions, rappelle que les personnes migrantes sont des femmes et des hommes, qui rappelle que les valeurs de notre société, ce sont d’abord la fraternité, la solidarité, la liberté, l’égalité des droits. La solidarité est la seule option à la hauteur de nos valeurs et la seule efficace pour sortir grandis de cette crise.

C’est la responsabilité de tous les citoyens, des intellectuels, des médias et plus encore celles des mandataires politiques à qui nous lançons un appel : comportons-nous comme des femmes et des hommes d’État, agissant dans l’intérêt général, refusant de surfer et d’entretenir les peurs au sein de la population, oeuvrant à permettre à chaque individu de mener une vie conforme à la dignité humaine.

Le risque qu’encourt notre société, face à l’arrivée de réfugiés sur notre sol du fait des tragédies d’un monde qui est le nôtre, est d’abord celui du piétinement de nos valeurs fondamentales. Serons-nous à la hauteur de ces valeurs que nous proclamons et qui fondent notre histoire et notre destin ? Les droits humains doivent nécessairement constituer les assises de toute solution sérieuse aux problèmes que nous rencontrons. Et cette solution ne pourra exister qu’en la déployant à l’échelle d’une Europe fière de son demi siècle de construction d’un espace de paix, de liberté et de prospérité.

Voir aussi : http://www.ecolo.be/?crise-des-refugies-we-are-all-humans