Rue de paris

Exclusion du chômage : faites payer la crise aux pauvres …

La dernière réforme du système d’allocation de chômage décidée par le gouvernement Di Rupo va causer l’exclusion de dizaines de milliers de chômeurs. C’est une réforme injuste, qui fera énormément de dégâts pour un résultat faible, sans s’attaquer aux racines du problème de l’emploi et de l’intégration sociale.

Une exclusion massive

Selon une étude de la FGTB wallonne, 55.000 travailleurs sans emploi seront exclus de leur droit aux allocations de chômage à partir de janvier 2015 suite au renforcement de la dégressivité des allocations de chômage et à la pénalisation des bénéficiaires d’allocations d’insertion professionnelle. Cela concernera en particulier les jeunes terminant leurs études, les travailleurs intérimaires et les temps partiels, principalement des femmes avec charge de famille.

Va-t-on exclure 27.000 personnes, comme le dit la ministre de l’Emploi Monica De Coninck, ou 55.000, comme l’annonce la FGTB ? D’après ce que constatent et perçoivent les CPAS, il est probable que la vérité soit entre les deux. C’est en tout cas énorme et les questions que posent cette mesure sont les mêmes quel que soit le nombre exact.

Dans son analyse détaillée (1), la FGTB a réparti les exclusions par région et par commune. Même si les chiffres absolus sont incertains, il est probable que les proportions soient globalement fiables. Ainsi, 60% des exclusions devraient avoir lieu en Région wallonne. Les exclusions en Wallonie (15 % des chômeurs) seraient 1,5 fois plus importantes qu’en moyenne nationale.

Dinant-Philippeville, territoire déjà fragile

Si l’on prend les 22 communes de l’arrondissement de Dinant-Philippeville, les exclusions seraient proches de la moyenne nationale. Mais, si ces chiffres sont moins alarmants que ceux d’autres provinces, en matière d’emploi, l’arrondissement cumule une série de handicaps spécifiques à son territoire (2) :

– une population plus âgée qu’ailleurs en Wallonie;
– une population plus pauvre : dans 15 des 22 communes, les habitants ont un revenu moyen inférieur de 10 % au revenu moyen national;
– un taux d’activité plus bas et en chute par rapport à la moyenne nationale;
– un taux de demandeurs d’emploi plus important;
– une desserte en transports en commun plus faible;
– peu d’investissement.

Dès lors, les exclusions des demandeurs d’emploi du chômage vont se produire sur un terrain déjà sensible et risquent d’y faire particulièrement mal.

Des conséquences très dommageables

Chacun connaît un ou des cas d’abus, voire de fraude aux allocations de chômage. Bien sûr, des sanctions sont parfois nécessaires et justes… Mais cela ne justifie en aucun cas cette mesure d’exclusion massive qui aura au moins quatre conséquences injustes et gravement dommageables.

Premièrement, cette mesure d’exclusion va causer des situations individuelles dramatiques.

Une partie importante des victimes seront des femmes, souvent seules avec leurs enfants, qui devront survivre avec le Revenu d’Intégration Sociale. D’autres ne bénéficieront plus d’aucune aide sociale si leur compagnon dispose d’un revenu. Dans les deux cas, souvent, les enfants payeront…

La traduction concrète de l’exclusion du chômage, ce sera de briser des vies déjà pliées, d’ajouter de la souffrance à la souffrance.

Deuxièmement, cette mesure va dans le sens de l’accroissement de l’inégalité. Elle va rendre les fragiles encore plus fragiles, les pauvres encore plus pauvres, alors qu’il faut de toutes nos forces nous attaquer à réduire l’inégalité.

Troisièmement, la limitation des allocations d’insertion va avoir un impact économique négatif. L’argent que les chômeurs exclus n’auront plus ne sera plus dépensé, ce qui entraînera nécessairement une réduction de la consommation de milliers de ménages.

Quatrièmement, le transfert de charge du fédéral (allocation de chômage) vers les CPAS (aide sociale) va mettre les finances des communes à rude contribution. Oui, elles vont recevoir des moyens supplémentaires pour le faire. Mais, non, ces moyens ne seront pas suffisants. Une première estimation fournie par Philippe Defeyt, président du CPAS de Namur, indique une dépense 10 fois plus importante que la recette supplémentaire. Les communes, déjà souvent en difficulté, vont en baver.

Une mesure qui ne résout rien

Outre qu’elle sera dommageable, cette mesure d’exclusion ne résoudra rien. Fondamentalement, le problème n’est pas le chômage mais l’emploi.

Lorsque l’on regarde l’évolution du chômage sur les dernières années, on constate qu’il croit de façon quasi continue depuis 1975 en Wallonie et à Bruxelles, avec un bon de de 5 à 15 % entre 1975 1985, alors qu’il régresse tendanciellement en Flandre depuis le milieu des années 80.

Chomage

Source : Etude UCL de Bruno Vanderlinden de janvier 2013 http://perso.uclouvain.be/bruno.vanderlinden/SOUTIENS%20FINANCIERS%20CREATION%20EMPLOIS.pdf

Mais si l’on regarde de nombre d’emplois, on voit que lui aussi n’a cessé de croître.

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Source : http://www.iweps.be/emploi-interieur-total

Il y a donc de plus et plus de travail et de gens qui veulent travailler.

La seule solution durable, c’est de stimuler la création d’emploi, pas de pénaliser les plus vulnérables qui, pour la plupart, souhaitent trouver un emploi.

Ensuite, les mesures d’exclusion du chômage auront un impact financier positif limité pour l’État. d’après la directrice du Forem3, cette décision devrait permettre d’économiser entre 150 et 200 millions d’euros, alors que les allocations de chômage représentent 7 milliards. On est donc à moins de 3 % d’économies. Tout ça pour ça ?

Enfin, il apparaît que le coût pour l’État d’un travailleur sans emploi ne résulte qu’à concurrence d’un tiers de ses allocations de chômage. Il convient de tenir compte des frais de « l’accompagnement » des chômeurs (dont on peut parfois douter de l’efficacité) et surtout du manque à gagner fiscal et en termes de cotisations sociales.

Une comparaison internationale montre que ce manque à gagner résultant du « non-travail » est particulièrement déterminant en Belgique où il est estimé à 22.000 €/an. À l’évidence, l’exclusion d’un travailleur du droit aux allocations de chômage ne comblera en rien cette perte de revenu pour la collectivité….

Cout chomage

Source:

http://www.efsi-europe.eu/fileadmin/MEDIA/publications/Cost_of_unemployment_report/Rapport_pourquoi_investir_dans_l_emploi.pdf

Apporter une réponse immédiate, puis durable

La conjoncture et les politiques socio-économiques menées actuellement ne permettent ni ne visent prioritairement le plein emploi et, officiellement, il y aurait aujourd’hui une offre d’emploi pour 14 travailleurs en Wallonie et une pour 11 à Bruxelles.

Dès lors, plonger des milliers de personnes dans la pauvreté, alors qu’il n’y a clairement pas assez d’emplois pour eux, ne rapportera que cacahuètes et renforcera par contre durablement la dualisation de notre société. En renforçant la précarité des travailleurs aujourd’hui le gouvernement produit également des problèmes renforcés pour demain, par exemple en matière de pension.

Le gouvernement Di Rupo doit désamorcer cette bombe sociale.

À court terme, les communes et CPAS doivent rejoindre les appels à annuler les mesures d’exclusions décidées par le Gouvernement fédéral (http://www.fgtb-wallonne.be/actualites/2014/02/04/50000-exclus-du-chomage-il-est-encore-temps-de-changer-de-cap ou https://secure.avaaz.org/fr/petition/Monsieur_le_Premier_Ministre_Belge_Elio_Di_Rupo_Le_retrait_de_la_mesure_dexclusion_de_55_000_chomeurs_en_janvier_2015/) et mettre celui-ci devant ses responsabilités.

Car d’une façon ou d’une autre, cette logique de défaussement du niveau fédéral vers le niveau local se payera en services publiques que les communes ne pourront plus assumer. Et on peut se demander quel crédit donner aux élus qui revendiquent le cumul de leurs mandats parlementaire et communal au nom de l’importance du lien avec la réalité du terrain local…

Plus durablement, c’est bien entendu la création d’activités et d’emplois utiles qui doit nous mobiliser : renforcer les dispositifs de formation, faciliter économiquement l’engagement des travailleurs peu qualifiés, mettre en place sans délai un « contrat jeune » tel que proposé par Ecolo, encourager les collaborations entre entreprises, initier de nouvelles « alliances emploi-environnement » dans des secteurs d’avenir….

Mais il importe aussi, fondamentalement, que chacun puisse participer à la société, y exercer sa citoyenneté, y mener une vie digne, avec ou sans emploi.

Celles et ceux qui sont aujourd’hui, pour mille et une raisons, loin de l’emploi doivent aussi bénéficier d’accompagnement et d’aide à l’insertion sociale. Et il est proprement indécent, en plus d’être inefficace, de continuer à priver les chercheurs de boulot de leur droit à l’engagement bénévole ou, par exemple, à être administrateur dans une asbl.

Ne faisons pas payer la crise aux pauvres

La suppression des allocations d’insertion, la limitation dans le temps des allocations, les exclusions du chômage… sont des façons de faire payer la crise aux pauvres.

Avec une gauche qui accepte ça, on n’a plus besoin de droite…

Personnellement, je défends la rigueur que suppose l’efficacité et l’efficience dans l’utilisation de l’argent public. Mais pour une transition écologique de notre société qui soit inclusive et rassembleuse, les économies budgétaires doivent se faire en protégeant les plus faibles, pas en les enfonçant.

Pour en savoir plus, lisez aussi l’interview de Philippe Defeyt, Président du CPAS de Namur

1. Limitation des allocations d’insertion… 50.000 sans emploi exclus le 1er janvier 2015 !

2. Voir notamment les données reprises dans :
– le rapport sur La pauvreté rurale et urbaine ULB/KUL, de janvier 2013
– le Tableau de bord de la province de Namur du BEP, de février 2013

3. Déclaration de Marie-Kristine Vanbockestal dans l’Echo du samedi 8 février

Voir aussi :

Les perspectives économiques régionales 2013-20018 du bureau du Plan
http://www.plan.be/admin/uploaded/201307041054390.For_HermReg_0613_10529_FR.pdf

L’analyse de l’UEW sur la situation de l’entreprise, de 2013
http://www.uwe.be/uwe/publications/toutes-publications/re2013/RapportEco2013_Partie1-LR.pdf

Le rapport sur la pauvreté rurale et urbaine du programme Agora, en 2013
http://www.armoedebestrijding.be/publications/Pocico/eindrapport.pdf