Hémiplégie libérale de haut vol…

…ou quand la pensée bleue s’appuie sur un déni de réalité.

Il y a quelques jours, une éminence grisée du centre d’étude du MR montait au créneau pour assassiner au nom de la liberté l’étude d’un centre de recherche de l’Université du Maryland, dite « étude de la NASA », sur la perpective d’effondrement de la société industrielle (1). A croire Corentin De Salle – puisque c’est de lui qu’il s’agit -, l’étude ferait preuve d’un manque total de méthode et d’intelligence. En fait, la critique bleue est typique d’une forme fréquente d’hémiplégie libérale : l’incapacité à voir la dimension fondamentalement humaine et sociale des questions politiques.

D’abord, pour saluer poliment l’adversaire dans sa logique libérale, rendons à César ce qui est à César et à Madame la Comtesse ce qui est au jardinier : De Salle ne dit pas que des bêtises. L’humanité a en effet une intelligence et une capacité d’adaptation qui lui ont permis de progresser, techniquement, et d’évoluer, dans de nombreux autres domaines. Comme ce monsieur, je crois qu’il n’y a pas de raison que cela s’arrête et que nous sommes capables d’invention : oui, nous allons trouver certaines solutions à certains problèmes auxquels nous sommes et serons confrontés.

M. De Salle ne dit pas que des bêtises, mais il en écrit beaucoup. Car son optimisme est renforcé par une confiance aveugle en cette main invisible qui, par le mécanisme d’ajustement des prix, devrait réorienter les innovations et les entreprises vers les ressources disponibles. De là, il balaie le problème de l’épuisement des ressources. Cette idée apocalyptique serait, dit-il, la conséquence d’une grossière confusion entre stocks et flux : les ingénieurs rigides réfléchiraient en termes de stocks d’énergie et de matière première, alors qu’il faudrait penser en termes de flux comme les « bons économistes ». Ce ne sont pas les ressources qui seraient limitées, mais leur accès. Notre créativité, divinement orientée par le marché, pourrait libérer de nouveaux torrents de ressources… Libertad ! Libertad ! Libertad ! …

Cette position, emblématique du productivisme libéral, fait penser à la réflexion de Jean-François Kahn dans son « Esquisse d’une philosophie du mensonge », ouvrage qui date du début des années ’90 mais reste éclairant. Kahn avançait que la vérité doit être regardée comme une structure. On peut avoir des morceaux de discours qui sont exacts, qui correspondent bien à la réalité telle qu’elle se laisse voir à une époque. Mais cela ne suffit pas à rendre l’approche juste. Pour atteindre cette qualité, il faut que l’ensemble du discours ne soit pas en contradiction avec la réalité. À l’époque, il prenait l’exemple du Front National, déjà, qui posait une série de constats exacts, mais dont le discours nationaliste et xénophobe était globalement en décalage avec la majorité des faits et l’évolution économique, sociologique ou morale de la société.

Ici, même si comparaison n’est pas raison, nous sommes dans le même cas de figure : De Salle a un peu juste, mais tout faux. Pourquoi ?

1. D’abord et avant tout, le rapport de l’Université du Maryland dit qu’il existe deux problèmes convergents : l’épuisement des ressources, en effet, mais aussi les inégalité grandissantes. Et c’est bien la combinaison des deux facteurs, et non un seul, qui rend le risque si grand. Cette thèse n’est pas neuve, puisque Jared Diamond notamment l’avait étudiée dans le très disputé « L’effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie » (2). Comme par hasard, le Schtroumpf à lunettes oublie ce volet essentiel du rapport. Soit le garçon est de mauvaise foi, soit… heu… soit.

2. Il y a une différence évidente entre énergies renouvelables et non renouvelables. Dire que l’on pourra découvrir demain une nouvelle façon d’exploiter le gaz ou le pétrole aujourd’hui inaccessible ne change rien au fait que gaz et pétrole sont en quantité limitée sur terre. Certes, on peut arriver au double fond de la valise. Et alors ? Un moment, le double fond sera vide lui aussi. Croire qu’il y aurait un triple fond, un quadruple, … un infinituple revient à prouver l’existence de Dieu. Or, comme le dit Woody Allen, « non seulement Dieu n’existe pas, mais tâchez donc de trouver un plombier pendant le week-end ».

3. La confiance faite au pur mécanisme de prix n’a aucun sens, puisque les mécanismes de prix libres ne prennent pas en compte les externalités. Le prix du pétrole va monter, donc on va pouvoir réexploiter le charbon ? À la bonne heure … Et qui payera les conséquences négatives que cela engendre, comme les effets sur la santé de la pollution de l’air ou les gigantesques coûts des dérèglements climatiques liés à l’augmentation des gaz à effet de serre ? Pollueur-payeur ? Pas sûr que ce soit un principe libéral…

4. Enfin, ce raisonnement est totalement abstrait et hors du temps, ne tenant pas compte de la situation historique et de l’effet exponentiel de certains mécanismes écologiques et sociaux. Ainsi, une population qui grandit, des ressources qui s’épuisent et, par exemple, une eau et des sols de plus en plus pollués s’imbriquent pour créer progressivement un problème systémique. Ce dernier est plus grave que la simple addition des difficultés particulières. Et, à un moment, l’équilibre se rompt et le problème explose.

Pensons au nénuphar qui double son emprise sur un lac en un jour. S’il a fallu des années pour que le lac soit aujourd’hui à moitié occupé, il ne faudra plus qu’un jour pour qu’il soit totalement envahi et meurt asphyxié. Poser les questions énergétiques aujourd’hui de la même manière qu’hier, c’est oublier que nous sommes à la veille de demain. (Si ça ce n’est pas une puissante philosophie politique inspirée par la durée…).

Bref, c’est pas demain que les bleus seront verts. C’est dommage pour tout le monde mais, au moins, ça clarifie le débat.

(1) Quand la Nasa joue les Nostradamus

(2) Voir notamment la note de lecture Etopia

Pour en savoir plus :

L’article du Socio-Environmental Synthesis Center (SESYNC), centre d’étude de l’université du Maryland

Démenti de la NASA sur la paternité du travail, paru six jours avant l’article de Corentintinmilou, qui avait de toute évidence autre chose à faire qu’à vérifier ses sources