Homo

Homo sapiens, homo çapasse, Ôm les coeurs !

Par Zeugma

L’homo sapiens sera un homo qui passera comme un autre. Mais avec le nez dans le guidon, ou dans la roue du type qu’est devant (merde, le salaud!), ou dans le rétro pour voir celui de derrière (pôv mec…), on l’oublie. Heureusement, il y a les paléoanthropologues pour nous rappeler au désordre, et à la nécessaire élévation spirituelle.

Le week-end dernier, j’étais dans mon bain avec ‘Gataca’, un polar de Franck Thilliez. C’est l’histoire de deux flics, carbonisés par le deuil de leur amours assassinées, qui s’obstinent à remonter à la racine de la violence. Et, pour ce faire, ils vont reprendre le fil de l’évolution sous un angle inédit, en passant par l’Amazonie et une grotte où un Cro-Magnon a exterminé une famille de Néandertaliens.

C’était tellement stimulant que ça m’a rappelé une conversation avec mon pote, un jour que nous étions dans un cimetière d’Asie et qu’il chassait les papillons ; (je vous jure que c’est vrai, mais ne me demandez pas ce qu’on fichait là, ce serait une autre histoire). Et, comme ça, en partant des lépidoptères, il se met à me causer de Darwin et file jusqu’à l’homme de Java, avec un passage au rite funéraire avant de conclure par un laconique : « on sous-estime l’intérêt dans l’anthropologie dans la réflexion politique ».

Du coup, si Thilliez et mon pote sont d’accord, je sors de mon bain, file à la libraire la plus proche et demande au gars :

– qu’est-ce que vous avez sur la préhistoire ?

– heu … heu…

Heureusement, il y avait le dernier bouquin d’Yves Coppens, le grand manitou du secteur, celui qui a découvert Lucy qui fut un temps notre plus ancien ancêtre connu, avant qu’on en connaisse un autre.

Et en effet, ça déménage…

Par exemple, Coppens montre que l’idée d’ « arbre » de l’évolution, avec des racines, un tronc et des branches, ç’est-à-dire avec une hiérarchisation, une structuration et une continuité claires, ne colle pas avec ce que l’on sait aujourd’hui. Il faut plutôt parler de « buisson », avec des échappées diverses, des espèces qui existent à différents moments, à différents endroits. Ces espèces doivent avoir des liens, mais il ne s’agit pas de simple causalité linéaire. Soyons prudents.

Soyons prudents aussi lorsqu’on aborde les migrations et l’apparition de l’homme. Il est certain que nos ancêtres pré-humains ont migré depuis l’Afrique orientale pour envahir peu à peu le monde entier, tous les continents, alors présents ou à venir. Mais on ignore par contre si les premiers hommes sont eux aussi nés en Afrique et ont ensuite refait tous les chemins, où si le passage pré-humain/humain s’est fait en Afrique et à différents endroits. (Onze Maggie a-t-elle une réponse ? Ou bloque-t-elle sur la question ? J’aimerais bien le savoir, mais ce serait une autre histoire.)

Et puis, Coppens remet en perspective la question du réchauffement climatique en nous rappelant tous les changements passés. Non que ce soit un vilain climato-sceptique, bhou !, mais il nous indique simplement les faits, la succession de périodes chaudes ou froides, indépendamment de la cylindrée de la voiture de ma belle-mère. Et, surtout, il jette un regard particulier sur deux changements.

L’un se serait produit il y a deux ou trois millions d’années, quelque part en Afrique tropicale. (Oui, d’accord, c’est si précis qu’on c’en deviendrait maniaque. Mais bon…) Figurez-vous que cette Afrique tropicale s’assèche. Du coup, la nourriture végétale vitale à notre ancêtre se met à manquer. Du coup, qu’est-ce qu’il fait le régional de l’étape ? Eh bien, l’Austrolopithecus africanus se met debout. Et pan dans les dents : il développe son cerveau, abandonne les arbres et se met à manger de la viande. Vous vous rendez compte ? Non, mais, sérieusement … Nous serions passé à l’humain en réponse à un réchauffement.

L’autre, c’est le dernier grand changement climatique, qui remonte à environ 10.000 ans. Et là, encore une fois, qu’est-ce qui se passe ? De nouveau un réchauffement ! La glace fond. Et elle libère des terres, permet à la nature d’être plus généreuse, plus verte. Du coup, qu’est ce qu’il fait papy ? Eh bien, il pose son baluchon et il fait la révolution. Néolithique, la révolution. Vous vous rendez compte ? Non, mais, sérieusement … Nous serions passé du nomadisme aux villages, puis aux villes dont les citoyens, les civis, vont développer les civilisations, grâce à un coup de chaud.

Et ça, c’est formidable. Pourquoi ?

Parce que cela montre que, par deux fois dans notre histoire, la menace que constituait un réchauffement nous aurait poussé en avant. Mieux, cela nous aurait tiré vers le haut, rendu plus intelligents, puis plus solidaires, plus humains.

Alors, si aujourd’hui on faisait la même chose ? Dans la mesure où de toute façon ça va chauffer, plutôt que d’en vouloir à ma belle-mère pour sa bagnole (portant, je vous jure, je ne suis pas pour les bagnoles ni pour les belles-mères), si on se demandait comment en profiter ? Si on se demandait comment cette menace de notre environnement, bien réelle et qui aura très probablement des conséquences dévastatrices, peut nous pousser à nous dépasser ? À nous élever.

Dans son dernier livre consacré à l’altruisme, Mathieu Ricard raconte une anecdote amusante. Après avoir bouclé sa thèse en génétique cellulaire, il part s’isoler pendant près de 20 ans dans un monastère bouddhiste. A la fin des années ’90, à l’occasion de la sortie d’un livre co-écrit avec son père philosophe, il retrouve l’Europe. Et pan dans les neurones ! Après tout ce temps passé à vivre auprès de gens dont l’essentiel est d’apprendre lentement à être plus paisible et généreux, il avait oublié que le plupart d’entre-nous passons notre vie à essayer de gagner vite beaucoup d’argent pour pouvoir acheter des choses qui en général ne servent pas à mieux vivre.

Pour sûr, les pieds dans l’eau, se mettre à ralentir, à partager, à méditer, à coopérer, à chanter « ôm shanti ôm » ou à crier « haut les coeurs ! », ce serait une autre histoire.

Mais si on essayait ? …