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La maternelle : choix de vision, choix de raison !

Manque de places – surtout à Bruxelles – obligation scolaire dès 3 ans… l’école maternelle a récemment fait l’actualité et c’est heureux. Elle devrait constituer une priorité absolue de notre système éducatif, y compris au regard des fameuses études PISA.

Mais encore faut-il ne pas rater l’essentiel car l’expérience vécue à l’école par les jeunes enfants influence de façon déterminante la suite de leur parcours scolaire et, plus largement, leur vie future.

Mission impossible

Admettons-le : il est impossible de garantir la qualité pédagogique de l’accueil à l’école maternelle quand une institutrice doit s’occuper seule de plus de 20 enfants, de 2,5 à 6 ans, dont certains ne sont pas propres, quittent pour la première fois leurs parents, ne maîtrisent pas la langue de l’enseignement… alors que d’autres sont autonomes et en demande d’activité variées.

Comment, dans ces conditions, faire vivre ensemble ce petit monde, stimuler la curiosité, faire acquérir des règles de vie commune, ouvrir les chemins de l’apprentissage, donner confiance… dans le respect des émotions et du rythme de chaque enfant?

Les dernières études PISA révèlent que 15% des jeunes Belges déclarent ne pas se sentir bien à l’école. En Wallonie, près de 20% la quittent prématurément.

Décrochage, redoublement, hyperactivité et trouble de l’attention, agressivité voire violence… les maux dont souffre l’école sont souvent le reflet de ceux dont souffrent les enfants et des ratés dans la relation entre le système scolaire et les élèves.

Un moment décisif

Or, l’entrée en maternelle est un moment décisif pour l’accrochage ou, déjà, le décrochage des enfants et de leur famille avec l’école. Et ce moment structure et colore fondamentalement et durablement leur relation. La période précédant l’école primaire est une phase d’intenses évolutions des enfants qui ouvre ou ferme des capacités d’apprentissage, établit des valeurs et installe des trajectoires pour toute la vie.

Beaucoup conviennent dès lors qu’une véritable priorité devrait être accordée à la qualité et aux missions de l’enseignement maternel. Mais cela se traduit peu dans le débat politique. Les statistiques de la commission « enseignement » du Parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles en témoignent : depuis juin 2009, 81 questions sur… 3500 étaient liées avec la thématique école maternelle.

Si un enfant n’est pas motivé à découvrir et apprendre très tôt dans la vie, si sa confiance  en ses propres sensations et son estime de lui ne sont pas développées, si sa capacité à communiquer en reconnaissant et acceptant ses émotions n’est pas fondée… il y a de fortes chances pour qu’à l’âge adulte sa vie intime, sociale et économique soit rendue difficile.

Ce que l’on appelait jadis justement « jardin d’enfants » doit rencontrer au mieux les besoins fondamentaux des enfants de moins de six ans, parmi lesquels la sécurité et la construction d’un lien d’attachement avec un adulte de référence bienveillant. Répondre adéquatement à ces besoins entraîne des bienfaits durant toute leur vie en termes d’apprentissage, de comportement et de santé physique ou mentale. C’est aussi un choix économiquement rationnel pour la société.

Ainsi, l’étude Effective Provisionof Preschool Education effectuée en Angleterre a révélé que les bienfaits d’environ 18 mois d’école maternelle de qualité étaient similaires à ceux de 6 années de primaire.

Des efforts payants à terme

Dans l’une des plus vastes études longitudinales faites en Europe, Melhuish[1] et ses collaborateurs ont démontré que les avantages que procurent les programmes préscolaires à tous les enfants sont toujours évidents à l’âge de 14 ans sur le plan de la réussite scolaire (réduction du nombre de redoublements), notamment en mathématique, et sur le développement social (réduction des problèmes de comportement, de délinquance et de criminalité). Melhuish conclut en insistant sur le soutien renforcé aux jeunes enfants de milieux défavorisés susceptibles de réduire jusqu’à 70% leur criminalité à l’âge de 15 ans.

Pour décrire les bénéfices d’un investissement dans une éducation de la petite enfance de qualité, l’OCDE parle d’adaptation et de réussite scolaire améliorées, de réduction des coûts de la remédiation, d’aptitudes sociales et de prévention de la violence, d’augmentation de la productivité et des perspectives d’emploi, de meilleure équité sociale et de genre… L’organisation cite en ce sens le prix Nobel James Heckman qui affirme que les taux de retour des investissements sont nettement plus élevés lorsqu’ils sont consacrés aux enfants d’âge préscolaire qu’à toute autre étape de la vie. Plus tôt l’investissement nous est consacré, plus longtemps nous pouvons bénéficier de ses bienfaits ; plus nous apprenons tôt, plus il nous est facile de continuer à apprendre tout au long de notre vie…

Or les investissements consentis par les États procèdent grosso modo de la logique inverse. En Belgique, par rapport au maternel, les dépenses d’enseignement consenties par élève sont approximativement supérieures de 25 % pour le primaire et 50 % pour le secondaire.

Donc …

Pour construire une société de bien-être partagé, il faut investir significativement plus dans l’accompagnement des premières années de la vie. L’amélioration de la qualité de notre enseignement maternel devrait donc être une priorité essentielle de notre système éducatif :

. augmenter sensiblement le taux d’encadrement en maternelle. C’est une condition sine qua non pour permettre une relation personnalisée de l’enfant avec un adulte de référence et favoriser les bases de sa sécurité affective. À partir de 15 enfants par classe, un second adulte devrait a minima venir en soutien de l’institutrice-teur.

. améliorer le niveau de formation des professionnels de la petite enfance en renforçant particulièrement leurs compétences relatives au développement physiologique et psychologique des enfants et leurs capacités à gérer les émotions et à nouer des relations avec les familles. Au-delà d’une amplification de la formation continuée, le passage à 5 ans de la durée de formation des enseignants devrait concerner en premier lieu les futurs instituteurs-trices maternels. Une manière d’approcher l’horizon présenté par Boris Cyrulnik quand il appelle à la création d’une « université de la petite enfance ».

. revaloriser pratiquement et symboliquement la place de la maternelle au sein des établissements et dans la société ; prendre davantage en compte les titulaires de classes maternelles dans l’organisation des écoles et améliorer la transition entre les niveaux.

. soigner dès les plus jeunes âges les alliances éducatives. L’école maternelle est un « passe-âge » entre la famille et l’école, écrit Jean Epstein. Des relations respectueuses entre enseignants et parents sont essentielles pour créer des conditions favorables à l’attachement, à l’estime de soi et à la sécurité des enfants. Il s’agit aussi de respecter les rythmes et les situations particulières des enfants et de leur famille : la présence à temps plein de tous les enfants dès 2,5 ans n’est pas un objectif en soi. Par ailleurs, l’impact des mesures de prévention est d’autant plus net que celles-ci interviennent tôt. C’est donc dès la maternelle que des partenariats doivent être noués entre école, PMS, services sociaux, aide à la jeunesse….

L’urgence est au long terme, là aussi

Le modèle éducatif finlandais est aujourd’hui une référence pour ses résultats évalués par PISA, tant en langue qu’en mathématiques, mais aussi pour son efficacité en termes de cohésion sociale.

Une caractéristique rarement évoquée de ce modèle est que l’école primaire à proprement parler n’y commence pas avant 7 ans. Jusqu’à cet âge, les enfants sont accueillis dans des « jardins d’enfants » dont le personnel se compose d’enseignants, d’assistants ayant une formation infirmière et d’aides en garderie. La transition entre le préscolaire et l’école est méticuleusement pensée et les élèves finlandais passent d’un niveau à l’autre en douceur…

L’urgence est au long terme !  Chaque euro investi dans la qualité de l’accueil des plus petits, outre qu’il contribue à une société plus heureuse et équitable, prévient des dépenses de remédiation ultérieures. Et c’est précisément à l’âge de la maternelle que le renforcement des talents, des capacités, des valeurs et des attitudes qui soutiennent le développement d’un bien-être durable doit commencer.

Certes, les contraintes budgétaires de la Fédération Wallonie Bruxelles sont connues. Mais au sein de notre système scolaire, n’est-il pas temps de privilégier la prévention à la réparation, en accordant une réelle priorité à la qualité de notre enseignement maternel ? Comme pour toutes les transitions, il faut sans doute investir aujourd’hui pour payer moins demain. Et il faut dès lors, aussi, s’entendre sur l’affectation de chaque marge financière disponible.

Une question à la fois de vision et de raison…



[1]Edward Melhuish, Professeur et Directeur de l’Institute for the study of childrens, Families and Social Issues, Birckbeck, University of London.