Le changement climatique est aussi un risque financier systémique

L’ONU-contro-gli-investimenti-sul-carboneLe Financial Times de ce 30 septembre titre sur une mise en garde du gouverneur de la Banque Centrale anglaise à l’égard du risque financier considérable liés aux changements climatiques. De quoi ouvrir les yeux sur la nécessité de désinvestir le secteur des énergies fossiles.

En décembre prochain la Conférence de Paris rassemblera les peuples du monde autour d’un enjeu essentiel pour notre futur à tous. Le changement climatique, aujourd’hui déjà, ruine des vies, menace l’économie des pays les plus vulnérables, provoquent le déplacement de millions de personnes… Il est ici, ni plus ni moins, question de la survie de l’humanité et nous sommes appelés à construire un nouveau modèle de développement à l’échelle planétaire. Si l’avenir reste à inventer, une chose est certaine, notre société doit sortir de l’ère des énergies fossiles.

Pour préserver nos chances de rester dans la limite des 2°C d’augmentation de la température moyenne mondiale, il faudrait laisser dans le sol 80 % des réserves d’énergie fossile. Cela impliquerait, pour l’industrie pétrolière et ses actionnaires, de renoncer à une manne financière colossale et, pour la collectivité, de refonder l’entièreté de notre système économique.

Les banques sont au cœur du système économique qu’elles irriguent de capitaux collectés auprès des ménages et entreprises. Et ce système économique s’appuie sur l’exploitation effrénée des combustibles fossiles qui sont les principales causes des changements climatiques et de l’intensification des catastrophes naturelles qui y sont liées. Il y a même développé une telle addiction qu’en dépit des accords de la communauté internationale pour limiter la hausse de la température moyenne globale à +2°C d’ici la fin du siècle, les dernières données indiquent que l’on se dirigerait assez probablement vers une hausse de +4°C.i
La rapidité du réchauffement sur un laps de temps si court est telle que beaucoup d’espèces n’y survivront pas. D’aucuns n’hésitent plus à affirmer que l’Homme (occidental) a initié la 6e grande extinction des espèces.

L’absence de progrès pour limiter les émissions de gaz à effet de serre s’explique sans doute par la foi aveugle en les instruments de marché (signal-prix et marché du carbone) comme principal vecteur de régulation et d’incitation des agents économiques. Nicholas Stern, célèbre pour son rapport sur les impacts économiques des changements climatiques dénonce ce fourvoiement libéral qu’il qualifie de défaillance du marché la plus emblématique.

Un risque d’instabilité économique

« Au cours des dix dernières années, plus de 2,6 milliards de personnes ont été touchées par des catastrophes de grande envergure, soit 1 milliard de plus qu’au cours de la décennie précédente. »ii

Les Nations Unies relèvent que « les pertes économiques dues aux catastrophes telles que les séismes, les cyclones et les inondations atteignent aujourd’hui en moyenne 250 à 300 milliards de dollars chaque année. Les pertes annuelles futures sont aujourd’hui estimées à 314 milliards de dollars pour les seules zones construites. Ce chiffre serait encore plus élevé s’il incluait d’autres aléas, par exemple la sécheresse, et d’autres secteurs, par exemple l’agriculture. »iii

Les changements climatiques risquent donc de se traduire par une plus grande volatilité des prix, et de constituer dès lors une menace pour la conduite et la prévisibilité de la politique monétaire. Afin de compenser ces incertitudes, les agents économiques demanderaient des primes de risque plus élevées qui renchérirait le coût des investissements et fragiliseraient l’activité économique et l’emploi.

Les pertes que pourrait potentiellement encaisser le secteur financier et l’instabilité de l’ensemble du système économique qui résulterait de l’exposition des institutions financières pour la seule Europe s’élèverait à 1.000 milliards d’eurosiv, soit la somme que les banques, assurances et fonds de pension européens ont directement ou indirectement placée dans les énergies fossiles et qui risque de s’évaporer s’ils ne réorientent pas suffisamment rapidement leur portefeuille de prêts et de placements.

En raison de l’importance des enjeux, les autorités publiques, soucieuses de l’intérêt général futur, devraient amener les établissements financiers (tant publics que privés) qui jouent un rôle névralgique comme moteur de l’économie, à réduire l’empreinte écologique de leurs portefeuilles d’investissements et de prêts. En clair, il s’agit de fermer les vannes du financement des activités qui rendent la Terre de plus en plus invivable.

Encore une utopie ?

Un certain nombre de banques ont pris conscience de ces risques et prennent des engagements pour sortir de l’impasse climato-financière qui vont au-delà d’une simple posture politiquement correcte.

La Royal Bank of Canada, Wells Fargo, Barclays, Mitsubishi UFJ Financial Group et Mizuho Financial Group figurent parmi les banques pionnières à s’être dotées d’une politique d’évaluation du risque carbone de leur portefeuille de prêts et d’investissements.

Le groupe ABN Amro identifie les risques liés à la réglementation visant les émissions de Gaz à Effet de Serre, les risques de cash-flows liés aux coûts volatiles et les risques matériaux résultants des événements météorologiques.

Quant à la Bank of America qui est l’un des principaux bailleurs de fond du charbon US, elle s’est fixée en 2004 l’objectif de réduire de 7 % en 4 ans les émissions des compagnies électriques présentes dans son portefeuilles de prêt.v Elle ira finalement au-delà de son objectif et s’en fixera un nouveau plus ambitieux encore.

Cette prise de conscience des acteurs financiers privés devrait logiquement influencer également les investisseurs publics.

A titre d’exemples, le fonds de pension du Gouvernement norvégien va désinvestir du charbon, l’université de Glasgow, le fonds de pension public danois, la ville de Seattle, l’Université de Strandford ont aussi désinvesti des énergies fossiles.
La campagne internationale Disvestment / Fossil Free lancée par diverses ONG vise à influencer les investisseurs et les Etats pour qu’ils prennent conscience des risques liés aux investissement dans les énergies fossiles et agissent pour les réduire.
En Belgique, nous sommes en droit d’attendre une action cohérente des fonds de pension et des banque à participation publique, notamment Belfius et BNP Paribas, et des organismes d’intérêts publics qui doivent désinvestir les secteurs problématiques sur le plan éthique ou environnemental.

Mais l’enjeu nécessite d’aller au-delà. Ecolo déposera prochainement une proposition de loi faisant des changements climatiques un risque financier systémique afin d’amener les institutions financières belges à se retirer progressivement des activités nocives pour la Planète. Un « CO2 stress test » en quelque sorte tel qu’il existe en France et est à l’étude en Suède et aux Pays-Bas.

En adoptant rapidement un texte ambitieux sur cette base, la Belgique se présenterait avec fierté à la Conférence de Paris sur le climat et pourrait inspirer l’Union européenne elle-même à légiférer en ce sens de manière à atteindre un nombre critique d’établissements financiers et de réellement réorienter les flux financier mondiaux vers des investissements durables qui nous aideront à sortir de l’ère des énergies fossiles.