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L’Equateur à l’horizon !

J'étais en Equateur il y a quelques semaines, invité par le président Rafael Correa : un guide d'exception pour une visite d'un pays qui traverse une période exceptionnelle de son histoire.Une version courte de ce texte, dans la version en ligne du Soir de ce 14/02/2013.

A quelques jours du scrutin présidentiel en Equateur, le Président sortant, Rafael Correa, est crédité de plus de 60 % des intentions de votes, loin devant son challenger et l'ancien banquier Guillermo Lasso. Il achève ainsi en confiance le plus long mandat présidentiel effectif dans ce pays depuis 1997 puisque qu'entre cette date et 2007, sept présidents s'étaient succédés durant une période d'instabilité caractérisée par de nombreux troubles sociaux.

Mais au-delà de cette stabilité démocratique incarnée par un président ultra-populaire, les transformations sociétales impressionnantes en oeuvre en Equateur depuis 6 ans pourraient, si on y regarde de plus près, nous offrir de belles perspectives de réenchantement démocratique.

Eradiquer la pauvreté était le principal objectif annoncé par Rafael Correa : elle a baissé de 12 % entre 2006 et 2012. Dans le même laps de temps, le taux d'emploi s'est accru de 6 % tandis que la proportion de travailleurs précaires régressait de 5 points et que les salaires progressaient. Quant au niveau d'affiliation de la population à la sécurité sociale, il a cru de 9 %.

En 6 ans, le gouvernement équatorien a permis à 450.000 enfants d'abandonner le travail pour se consacrer aux études ; le taux de scolarisation primaire est passé de 76,8 à plus de 90 % ; celui du secondaire a grimpé de 40 à 65 % et plus de 30 % de la population accède aujourd'hui à l'enseignement supérieur contre 15 % en 2006...
Si le « Bon pour le développement humain » - une allocation mensuelle conditionnée de 50 $ - dont bénéficient 1,9 millions de familles pauvres joue un rôle en ce sens, c'est surtout le rétablissement de la gratuité totale de l'éducation publique (inscription, manuels, cantines...) qui fut déterminant. En cinq ans, les dépenses publiques en faveur de l'éducation ont été multipliées par quatre en Equateur pour atteindre 1,86 % du PIB en 2012, soit le plus haut pourcentage de l'Amérique latine.

Cet investissement massif dans le système éducatif s'est accompagné de réformes en profondeur : renforcement des exigences de formation des enseignants, fermeture des universités et instituts de formation les plus médiocres, etc. car pour Correa l'accessibilité la plus large à l'enseignement ne doit en aucune façon tolérer sa médiocrité. Au contraire, le gouvernement envisage d'ici 2016 la création de quarante nouveaux instituts de formation technique pour former 120.000 étudiants par an mais aussi de quatre universités thématiques spécialisées de niveau international.
Cette priorité politique donnée à l'enseignement et aux droits sociaux fondamentaux s'inscrit résolument dans une logique de service public universel bien plus que dans la mise en oeuvre de programmes sociaux palliatifs. Correa répète fréquemment que « même si elles peuvent aider, les allocations sociales en argent ne mettront pas fin à la pauvreté ».

Visiter Quito avec l'actuel président1, c'est être abreuvé d'un flot d'anecdotes illustrant la réappropriation de l'Etat par la population : ce parc jadis réservé aux employés de la Banque centrale ou cette piscine destinée auparavant aux officiers de police et dorénavant ouverte au public, le palais présidentiel devenu accessible aux citoyens, le métro dont le chantier débute bientôt, cette route qui n'existait pas il y a deux ans, ce champs d'éoliennes (les plus hautes du monde) qui s'érigent sur les contreforts des Andes...
Le changement est partout, il se voit, il se sent, il est clairement orienté vers une société inclusive, porteuse des valeurs du « Bien vivir » portées par la « Révolution citoyenne » d'Allianza Païs, le parti créé par Correa en 2006.

Au risque d'une simplification outrancière, cet élan, balisé par la nouvelle Constitution approuvée par référendum en 2009, n'a été rendu possible que par la capacité de l'Etat équatorien à retrouver des marges de manoeuvres, financières et donc politiques, via quatre stratégies fortes :

1. L'audit intégral de la dette extérieure de l'Equateur, dont le service représentait 50 % du budget de l'Etat en 2005, a conclu qu'une grande partie de celle-ci (contractée majoritairement durant la dictature militaire de 1976 à 1979 et remboursée... 172 fois en 30 ans) était illégale ou illégitime. En suspendant le paiement puis en renégociant une partie des créances le gouvernement de Correa a fait passer la dette publique externe de l'Etat de 24 % du PIB en 2006 à environ 11 % en 2011.

2. Au prix d'un long bras de fer, le gouvernement équatorien a imposé de nouvelles conditions environnementales, sociales et économiques pour les concessions minières et pétrolières. Ainsi, l'exploitation des ressources du pays par les sociétés internationales génère-t-elle aujourd'hui d'importants revenus investis dans le but de satisfaire les besoins de base de la population et de préparer la transition énergétique du pays. Là où, précédemment, ces sociétés s'accaparaient 85 % des revenus pétroliers, le rapport est aujourd'hui inversé.

3. L'Etat équatorien a également repris en 2008 le contrôle démocratique de la Banque centrale et récupéré les réserves monétaires de celle-ci pour stimuler l'économie réelle. Les banques privées, quant à elles, se sont vues imposer un coefficient de liquidités domestiques les obligeant à rapatrier une partie de l'argent qu'elles envoyaient à l'étranger.

4. Enfin, une fiscalité plus progressive réellement appliquée, y compris pour les banques, les entreprises de presse ou les firmes agro-alimentaires, a permis de doubler les recettes de l'impôt. En gros, au lieu de réduire les dépenses publiques, l'Equateur les a accrues en les orientant de façon très claire. Ces mesures « contre-cycliques » lui ont permis de se redresser rapidement après le choc de la crise financière de 2008 et d'atteindre, depuis lors, une croissance de 4,5 % du PIB.

Il serait illusoire de vouloir décrire la réalité et l'évolution d'un pays en quelques paragraphes sans nier la complexité et gommer les nuances mais ce qui frappe inévitablement en visitant l'Equateur d'aujourd'hui, c'est la perception nette que Le Politique a repris la main et que l'Etat trace un chemin démocratique de progrès pour la population.

Ce sentiment contraste avec la morosité de la réalité politique européenne caractérisée depuis de trop nombreuses années par une rigueur amère consacrée à gérer une crise qui n'en finit pas, à débusquer des économies jamais suffisantes et à annoncer des objectifs de réduction de la pauvreté tout en consentant à des mesures de régression sociale...

Longtemps l'appellation « pays en développement » servait de cache-sexe pour désigner des pays présumés « en retard » par rapport à un Occident considéré comme moderne et développé. L'expression prend peut-être une saveur différente aujourd'hui : l'Equateur et d'autres états d'Amérique latine prennent ostensiblement leur développement en main en lui donnant une consistance et en proposant un horizon désirable à des populations marquées historiquement par de très forts clivages sociaux et des systèmes politique oligarchiques.

Les bouleversements politiques en cours en Equateur montrent qu'il est possible de mener une autre politique que celle des privatisations prônées par le FMI et l'UE. Et ce pays, avec quelques-uns de ses voisins, fait le l'Amérique latine la seule région au monde où les inégalités ont reculé et où la participation démocratique a progressé ces dernières années.

L'exemple équatorien donne à d'autres pays du Sud, confrontés aux mêmes nécessités, l'espoir d'échapper à l'asphyxie de la dette et de se réapproprier le bénéfice de leurs ressources naturelles.

Mais, malgré les indéniables différences de contexte institutionnel, culturel, économique et social, son éclairage ne peut-il pas nous faire, à nous aussi en vieille Europe, un bien fou ? Histoire de nous rappeler que le monde ne va pas à sens unique, que même les modèles économiques ne sont pas intangibles, que la démocratie a soif d'audace et que, plus que jamais, nous avons besoin de ré-enchanter et de réinvestir la politique...

Patrick Dupriez
Président du Parlement wallon.