monnaie locale

Et si on créait une monnaie wallonne ?

La crise financière de 2008 s’est transformée en crise économique. Quelles que soient les mesures prises ou à prendre, elles ne résoudront pas l’instabilité fondamentale du système monétaire. Une des raisons se trouve dans son caractère monolithique : une monnaie aux mains des Etats, et surtout des banques. Une alternative consiste à créer des monnaies complémentaires. Des analyses sérieuses existent à ce propos, mais aussi des expériences réussies depuis parfois plusieurs décennies. En Suisse par exemple, 20 % des PME utilisent une monnaie locale qui a largement contribué à stabiliser l’économie. Une monnaie wallonne est donc une piste à explorer.

La dernière grande crise économique a été déclenchée en 2008 par un problème lié à l’activité bancaire, en particulier à la mauvaise gestion des « subprimes » américaines et au labyrinthe des produits dérivés. Cela a montré l’impact de l’économie financière sur l’économie réelle. Car, tous les jours, les montants échangés pour des achats d’actions, obligations, devises, matières premières,… représentent 50 à 70 fois le montant des échanges réellement nécessaires à la production. La spéculation est donc totalement déconnectée de la réalité. Sauf … quand la réalité la rattrape. En 2008, un jeu de dominos s’est enclenché : des petites familles incapables de payer les traites de leur maison ont révélé la fragilité du système, enclenché la peur de son écroulement et entraîné la chute de certains de ses acteurs, avec la faillite d’une, puis de plusieurs banques.

On connaît la suite. Pour éviter de voir tous les dominos tomber, les Etats sont intervenus, un peu en règlementant, beaucoup en renflouant les banques. Ce faisant, et compte tenu du ralentissement économique, ces Etats ont augmenté leurs déficits, leurs dettes, et se sont fragilisés. Depuis, « les marchés » font payer cette fragilité en faisant monter les taux d’intérêt pour les sommes que les Etats doivent emprunter. Autrement dit, le politique a sauvé la peau du secteur financier qui, pour le remercier, lui tape sur la tête. Avec des amis comme ça, pas besoin d’ennemi…

La monnaie : le pouvoir bancaire par endettement généralisé

Une des raisons profondes de cette situation aberrante réside dans un fait historique particulier : la création de monnaie par un gigantesque système de prêt, majoritairement aux mains des banques.

La monnaie, au sens premier, est un moyen qui facilite les échanges. Le troc limite l’échange à deux personnes : vous produisez du pain et moi de la confiture, donc nous échangeons. Mais si j’ai besoin de café, et non de pain, et que celui qui peut me fournir du café ne veut pas de ma confiture, mais de votre pain, on est coincé. Alors, on s’accorde tous sur la valeur d’un coquillage, d’un Louis d’or ou d’un euro, qui sera échangé contre un pain, un pot de confiture ou un paquet de café. La monnaie facilite l’échange, le libère de l’immédiateté du troc.

Historiquement, les monnaies ont existé indépendamment des Etats … puisque les Etats n’existaient pas encore. Une première étape fut l’appropriation, par l’Etat (sumérien pour commencer), de la fabrication et de la mise en circulation de la monnaie. Cela a duré des millénaires, mais sans empêcher que des monnaies non-étatiques continuent à exister. Ce fut par exemple le cas au Moyen Age, où les monnaies d’Etat servaient aux échanges à longue distance, quand des monnaies locales servaient à des niveaux régionaux.

Une deuxième étape, décisive, fut l’imposition par l’Etat de sa monnaie comme monnaie unique et, surtout, la mise en place d’une sous-traitance au système bancaire par le biais de la monnaie scripturale. Il fut un temps où l’Etat frappait monnaie ou faisait tourner la planche à billets, et émettait ainsi la monnaie. Mais le système a changé lorsque l’Etat a autorisé les banques à fabriquer elles aussi de la monnaie. Comment ? En prêtant de l’argent qu’elle n’ont pas physiquement. Par exemple : une banque dispose de 1 500 euros en argent liquide et reçoit en dépôt (c’est-à-dire en prêt) 8500 euros, soit 5 salaires de 1700 euros. Ces 8500 euros sont transférés du compte de 5 employeurs de 5 clients de la banque. Cette banque dispose donc de 10 000 euros, dont 1 500 en cash et 8 500 qui ne sont que des écritures, sans transfert de pièces ou billets. L’Etat va autoriser la banque à prêter ces 10 000 euros, malgré le fait qu’elle ne dispose « réellement » que de 1 500 euros. En prêtant 10 000 euros alors qu’elle en a 1 500, la banque a donc créé 8 500 euros de monnaie. Bien qu’il faille nuancer et introduire par exemple la question des réserves obligatoires, c’est globalement de cette manière et dans ce type de proportion que cela se passe. En Europe, le multiplicateur de crédit du système bancaire est supérieur à 5.

Ce mécanisme de création monétaire scripturale par le biais de dépôts et prêts est évident en macroéconomie. Tellement évident qu’on ne voit pas ce qu’il signifie : l’Etat a avalisé la (quasi) confiscation de fait de la création et gestion de la monnaie par le système bancaire. Et, puisque la monnaie est majoritairement basée sur du prêt, l’Etat a avalisé le développement d’une société ou tout le monde vit majoritairement grâce à un vaste système de prêts de tous à tous. Or, l’existence de la monnaie n’implique pas nécessairement cette confiscation et cette logique.

L’Etat s’est donc massivement dépossédé tout seul de son pouvoir monétaire, même s’il garde officiellement la main en pouvant décider de quelques ratios dans quelques comités. Par comparaison avec cette dépossession, les difficultés de la Banque Centrale Européenne d’avoir une politique monétaire en l’absence de politique budgétaire et fiscale au niveau européen apparaît comme presque dérisoire.

Fragilité du système unique

Vu de cette manière, on comprend mieux la souplesse, pour ne pas dire la soumission, des pouvoirs publics envers le système bancaire. Et on comprend aussi toute la fragilité pratique de cet échafaudage.

Pour saisir cette fragilité de manière plus théorique ou générale, on peut faire un détour par l’écologie et la systémique. Les écologues ont constaté une relation de tension entre efficacité et solidité. Plus précisément, ils parlent de résilience, de capacité d’un système à encaisser les chocs. Par exemple, un champ uniquement planté de choux cultivés industriellement sera bien plus efficace économiquement qu’un jardin planté de 20 espèces. Mais qu’un parasite résistant attaque le chou et tout est perdu, alors que le jardin survivra : la diversité fait la résistance.

Aussi, il existe un optimum d’efficacité pour un biotope, que l’on peut calculer en fonction de la diversité.

Il en va de même dans tous les systèmes, qu’il s’agisse de systèmes immunitaire, d’information ou économique. Par conséquent, la monnaie unique, monopolisée par le tandem Etats-banques, est bien plus fragile qu’une diversité de monnaies qui seraient créées et mises en oeuvre par une diversité d’acteurs. Car s’il existe des devises, il n’existe bien qu’un seul type de monnaie dominante, cette monnaie étatico-bancaire. Les crises monétaires ne sont donc pas des choses exceptionnelles, mais des événement normaux compte tenu la fragilité de cette monnaie. Ainsi, la Banque Mondiale a recensé 96 crises bancaires et 176 crises monétaires majeures dans les 25 ans qui ont suivi l’introduction du change flottant par Nixon, au début des années ’70. Autrement dit, on ne parle même pas de l’effondrement argentin ou thaï de la fin des années ’90, ni de la bourrasque de 2008 et de ses conséquences… Des crises, il y en a eu, et il y en aura.

Les monnaies : prendre le mal à la racine

Face à cette situation, il y a trois grandes options.

La première consiste à se dire que ça va aller. Les acteurs économiques et surtout financiers apprendraient des crises, en particulier de la dernière, deviendraient plus sages, et seraient dorénavant plus prudents. On peut se permettre d’avoir un doute, et de considérer cette option comme le trémolo du petit matamore : un gamin de 6 ans, terrorisé par l’obscurité et qui chante à tue-tête « je n’ai pas peur du noir, je n’ai pas peur du noir… ».

La deuxième option consiste à prendre le problème par le haut et tenter de rééquilibrer le rapport avec le monde financier et bancaire. C’est absolument indispensable si l’on veut retrouver un peu de marge de manoeuvre politique. C’est tout le travail fait notamment au sein du Parlement européen, en particulier par notre ami Philippe Lamberts, dont l’analyse est rigoureuse et la communication caustique.

La troisième option est plus radicale, au sens ou elle prend la question par le bas, à la racine : si l’unicité de la monnaie est décisive de la fragilité du système économique, diversifions les monnaies. D’où cette piste de monnaie wallonne.

Envisager une monnaie wallonne signifie imaginer la création d’une monnaie complémentaire. Il ne s’agirait donc pas d’une monnaie étatico-bancaire, comme celle présentée plus haut, lancée sur notre petit territoire. Cela n’aurait aucun sens, et ne serait tout bonnement pas possible. Par contre, on peut et doit réfléchir dans la veine de ce qui se (re)développe depuis quelques décennies : des monnaies portées et mises en œuvre par les citoyens, individuellement ou via les entreprises.

Ces monnaies sont des systèmes d’échange, au sens premier du terme.

Il peut s’agir d’échange de temps. Dans ce cas, des heures sont échangées pour des services divers. Cela permet de mettre ou remettre « en service » des compétences, parfois inutilisées, au profit de la collectivité ou d’autres particuliers qui ne pourraient pas se les payer. Ces systèmes, connus dans le monde anglo-saxon comme les « time banking », ont un impact clairement positif en termes de lien social et de solidarité, en plus de l’utilité directe pour les usagers et bénéficiaires. Ils existent à petite échelle chez nous sommes forme de SELs (Systèmes d’Echanges Locaux), avec déjà 80 initiatives en Wallonie et à Bruxelles. Peut-on faire mieux ? Plus ?

Mais le système d’échange peut aussi porter sur un moyen neutre, à l’instar de la monnaie classique, de « l’argent » donc. Des monnaies locales ont ainsi été créées à l’échelle de villes comme Toronto, Bristol, Nantes Gand, à l’échelle de région comme le Massachusetts ou la Gaume, ou à l’échelle de pays, comme la Suisse. L’exemple suisse est particulièrement intéressant, puisque le WIR est une monnaie complémentaire ayant déjà une certaine ancienneté et très largement utilisée : environ 60.000 PME s’en servent pour des échanges entre elles, sans utilisation de numéraire.

Un outil alternatif en Wallonie

On le comprend à la fois au cadre théorique et à ces exemples, une monnaie complémentaire wallonne pourrait être un outil alternatif efficace au service des citoyens et de l’économie réelle. Concernant cette dernière, diverses études montrent par exemple que le WIR suisse a eu un rôle stabilisateur dans l’économie, notamment par un effet contrat-cyclique. Autrement dit, en période de turbulence le système facilite les choses, surtout en limitant le besoin de trésorerie. Ce besoin étant particulièrement crucial pour les PME, principaux pourvoyeurs d’emploi mais premières victimes des tensions financières et des resserrements de crédits, ce pourrait être un soutien décisif.

 La Commission de l’Économie du Parlement wallon vient, tout récemment, de confier au Député Écolo Christian Noiret le soin de mener à bien un rapport sur la question des monnaies complémentaires et des mesures contra-cycliques. il sera déposé en mars de cette année. Nous y reviendrons !

Toutefois, pour être un véritable outil et non un gadget, cette monnaie locale doit être bien conçue. Cela implique deux choses au moins.

D’une part il importe de comprendre, sur base des expériences existantes (y compris en Région bruxelloise), quel serait le meilleur système à mettre en place, quels pièges à éviter, à quelle échelle. Car peut-être une monnaie complémentaire ne doit-elle pas être lancée à l’échelle de la Wallonie, mais plutôt à celle d’un arrondissement comme Dinant-Philippeville ou au contraire pour un ensemble plus large, comme par exemple la Grande Région transfrontalière qui nous lie à la Lorraine, au Grand-Duché de Luxembourg, à la Rhénanie, la Sarre et la Lorraine.

D’autre part, une monnaie locale ne peut réussir que si elle répond à un besoin et à un souhait de la population elle-même, qui la fera vivre. Les pouvoirs publics peuvent donc stimuler, aider au niveau des analyses préliminaires ou des engagements de partenaires, mais ils ne peuvent pas porter le projet. Il importe donc de trouver le bon niveau d’intervention.

Compte tenu de ces perspectives et de ces réserves de prudence, je suis favorable à l’exploration de cette piste d’une monnaie wallonne, ou plus, si affinités…

Pour aller plus loin :

  • Le site de Bernard Lietard
  • Un article de Mohssin el Ghabri, d’Etopia
  • Le site complementary currency , ainsi qu’un article (eng) de Ludwig Schuster portant sur le sujet au niveau de l’Europe, réunissant tous deux un large éventail de sources d’information
  • Le site de la Wir ou une étude (eng) de James Stodder portant sur cette monnaie