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La phagothérapie, une alternative crédible aux antibiotiques

Le Dr. Pierre Neirinckx, Médecin colonel Breveté d’état-major et Directeur de l’Hôpital Militaire Reine Astrid de Neder-Over-Embeek, a répondu favorablement, ce vendredi 24 janvier, à la demande de visite de Patrick Dupriez, Président du Parlement wallon. Cette visite avait pour objectif principal de s’entretenir avec des spécialistes de la phagothérapie, une approche novatrice et rigoureuse qui permettrait de pallier certaines lacunes de la pharmacologie habituelle.

Un hôpital, des thérapies innovantes

Accompagné de Thérèse Snoy, Députée fédérale ECOLO/GROEN, Patrick Dupriez a tout d’abord découvert les spécificités et les enjeux de l’Hôpital Militaire. A la fois service d’appui médical spécialisé aux opérations et acteur dans la préparation des troupes, l’Hôpital Militaire répond également d’une mission d’ « aide à la nation », via le Centre des Brûlés, le Caisson d’oxygénothérapie Hyperbare ou encore les urgences et la médecine de catastrophe.

Son pôle de recherche et de développement étudie des technologies et des thérapies innovantes pour les pathologies de militaires, mais aussi des patients civils.

Et c’est précisément une des ces thérapies innovantes, la phagothérapie, qui a motivé Patrick Dupriez à réaliser cette visite. Jean-Paul Pirnay, Directeur du Laboratoire des technologies moléculaires et cellulaires, a pris le temps de fournir des explications précises sur cette médecine complémentaire aux antibiotiques, extrêmement pertinente dans la lutte contre les infections multi-résistantes.

Un système immunitaire symbiotique contre les bactéries invasives

Les bactériophages sont des virus, en quelques sorte des contrôleurs naturels des bactéries. Et on trouve des phages partout où il y a des bactéries ! Les phages étant très spécifiques, il est nécessaire d’identifier préalablement les bactéries qui infectent le patient. Il faut ensuite maximum 48 heures de travail en laboratoire pour développer de nouvelles préparations de phages et les implémenter sur le patient : rapide et peu coûteux quand on connait le parcours d’élaboration des médicaments traditionnels. Un autre avantage de taille face aux antibiotiques à large spectre : le phage ne combat que l’agent pathogène et ne s’attaque pas aux autres bactéries, par exemple celles qui composent la flore intestinale.

Près d’un siècle de succès

La phagothérapie a connu ses premiers succès dans les années 1920. Mais l’utilisation à des fins thérapeutiques des phages, plus précisément les bactériophages, ont sombré dans l’oubli avec l’avènement de l’antibiothérapie au milieu des années 1940 et, actuellement, seuls certains pays de l’Est, notamment la Géorgie, continuent à utiliser les bactériophages et à les commercialiser.

Maya Merabishvili, scientifique venue de Géorgie, nous présente l’Institut Eliava de Tbilisi. Grâce à l’amitié du français Felix d’Herelle et de George Eliava, cet Institut est devenu, depuis sa fondation en 1923, le centre de référence en matière de phagotérapie. Cela tient, pour partie, à sa très large bibliothèque de phages. Les champs d’application de la phagothérapie sont vastes : gastro-entérologue, dermatologie, urologie, pédiatrie, gynécologie… les phages peuvent être préparés en cocktails ou spécifiquement sur ordonnance, suite à une entrevue chez son médecin traitant. On les conserve au frigo et on n’en connait pas d’effets secondaires !

Les obstacles de la résistance… culturelle

Les obstacles actuels au développement de la phagothérapie sont d’abord culturels. La plupart d’entre nous avons une fausse perception des virus comme ennemis de la vie ; le changement des mentalités prend du temps. Même issue d’une solide tradition de recherche et déjà testée et approuvée par de nombreuses utilisations – notamment militaires – qui ne sont pas anecdotiques (1), la phagothérapie est en train de reconstruire sa crédibilité dans nos contrées. Elle revient ces dernières années sur le devant de la scène médicale via des congrès, colloques et publications scientifiques. Elle semble être une réponse adéquate face aux questions de santé publique que posent, de façon grandissante, les multiples résistances aux antibiotiques. En Belgique, les infections nosocomiales (2) tuent plus que les décès sur les routes. Environ 3000 morts par an. En Europe, on estime que plus de 25000 patients sont décédés à cause de bactéries multi-résistantes.

Fort de ses 10 ans d’expertise en recherche sur les bactériophages, l’Hôpital Militaire Reine Astrid, qui utilise cette technique originale de soin sous couvert de la déclaration d’Helsinki3, évalue à moyen terme la faisabilité de la création d’un centre de phagothérapie belge en son sein.

Une absence de cadre régulatoire et d’environnement commercial

Un deuxième écueil au développement de la phagothérapie est le manque d’un cadre régulatoire adapté à sa spécificité. A l’instar de la Pologne, on pourrait imaginer en Belgique une centre qui puisse utiliser la phagothérapie pour tous les patients qui en auraient besoin.

Enfin, le concept durable de la phagothérapie n’est pas compatible avec le modèle pharmaco-économique actuel. En effet, les procédures européennes de mises sur le marché et de brevets de médicaments sont pensées pour des molécules composées chimiquement, ce qui n’est pas le cas des phages, qui relèvent du vivant. Comme le rapporte le microbiologiste Alain Dublanchet, au sein de l’Union européenne on estime que les phages, issus de la nature, ne sont pas brevetables. Cela limite l’intérêt économique, et donc le financement d’études cliniques, démontrant l’efficacité et l’optimalisation de cette approche thérapeutique durable qui offre des perspectives de soins accessibles financièrement.

On l’aura compris, avant une utilisation en médecine quotidienne moderne, un certain nombre d’obstacles doivent encore être levés. Ces obstacles ne sont pas d’ordre scientifique et technique mais plutôt médico-légal et politique. Ils relèvent notamment de la non-compatibilité de l’usage des phages avec nos modèles pharmaco-économiques actuels. Enfin, et c’est dans doute un véritable changement de paradigme médical, la phagothérapie implique de prendre en compte la maladie dans son écosystème. Les phages qui sont isolés dans un écosystème donné se sont progressivement adaptés aux bactéries qui y vivent et co-évoluent avec celles-ci. C’est en ce sens que les chercheurs sont amenés à parler d’une médecine « darwinienne » basée sur la connaissance et la l’utilisation des mécanismes de l’évolution.

Initiative verte au Parlement européen

Michèle Rivasi, députée européenne EELV, a organisé une réunion inédite au Parlement européen à Bruxelles le 17 septembre dernier, permettant aux principaux acteurs européens concernés – Commission Européenne (DG Sanco, DG Recherche, Joint Research Centre), Agence Européenne des Médicaments (EMA), Agence Nationale de Sécurité des Médicaments (ANSM), professeurs et médecins français, belges, ainsi que PDG d’entreprises qui développent des produits thérapeutiques à base de bactériophages- de travailler ensemble sur le futur règlementaire de la phagothérapie en Europe. Une seconde réunion avec les mêmes acteurs est programmée en 2014 afin d’avancer sur la question.

Parions que ce genre d’initiative, autant que l’engagement d’équipes passionnées comme celles de Neder-Over-Embeek, contribuera à l’évolution de cette approche médicale très prometteuse.

Plus d’information :

http://www.hopitalmilitaire.be/index.php?lang=fr

www.eliava-institute.org

www.phage.org

PHAGOBURN Communiqué de presse Phagoburn 7, le projet de recherche européen, mené entre autres par l’Hôpital Militaire Reine Astrid (communiqué de presse).

(1) Citons notamment l’utilisation par l’Armée Rouge lors de la campagne finlandaise et la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande lors des campagnes en Afrique du Nord, l’armée britannique en Inde ou encore l’armée japonaise.

(2) Une infection nosocomiale est une infection contractée dans un établissement de santé. Une infection est dite nosocomiale ou hospitalière, si elle est absente lors de l’admission du patient à l’hôpital et qu’elle se développe 48 heures au moins après l’admission.

(3) Principes éthiques applicables à la recherche médicale impliquant des êtres humains. §37. Dans le cadre du traitement d’un patient, faute d’interventions avérées ou faute d’efficacité de ces interventions, le médecin, après avoir sollicité les conseils d’experts et avec le consentement éclairé du patient ou de son représentant légal, peut recourir à une intervention non avérée si, selon son appréciation professionnelle, elle offre une chance de sauver la vie, rétablir la santé ou alléger les souffrances du patient. Cette intervention devrait par la suite faire l’objet d’une recherche pour en évaluer la sécurité et l’efficacité. Dans tous les cas, les nouvelles informations doivent être enregistrées et, le cas échéant, rendues publiques. Association médicale mondiale, Helsinki, Juin 1964 (dernière version, 2013).