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Quand la politique des comptables envoie la démocratie à la gare

On a glosé ces derniers temps sur les surprises du Gouvernement fédéral qui ne se trouvaient dans aucun des programmes des partis formant la majorité. De quoi fâcher des électeurs pris au dépourvu et nourrir la défiance grandissante des citoyens à l’égard de la politique.

Mais il y a pire pour contribuer à la désillusion démocratique ambiante : les volontés consensuelles, répétées par tous les partis dans leurs communications de campagne et qui ne trouvent aucun début de concrétisation. En gros : tout le monde dit blanc – avec plus ou moins de conviction – et au final on fait noir.

Tenez, par exemple : qui a écrit dans son programme électoral « Les chemins de fer doivent pouvoir jouer le rôle de colonne vertébrale de la mobilité durable du futur » ? Qui proposait en conséquence concrètement « d’améliorer l’offre et la qualité des prestations de la SNCB pour rencontrer les attentes des clients, d’accélérer les travaux du RER ou de maintenir le maillage du réseau… » ?

Ne cherchez plus. Ce sont des extraits du programme du MR pour les dernières élections fédérales ; ce même MR dont la Ministre vient d’annoncer une nouvelle amputation conséquente de la dotation de la SNCB.

Mais ces propositions libérales n’ont rien d’original. Si les écologistes étaient bien seuls dans les années 80 à s’opposer aux fermetures de gares et de lignes ferroviaires, aujourd’hui, toutes les familles politiques convergent en affirmant que notre société a besoin de plus de transports publics et singulièrement de plus de chemin de fer.

Logique : des centaines de milliers de belges ont besoin du train pour se déplacer au quotidien ou ponctuellement ; nous perdons des millions d’heures de travail et surtout de vie dans les embouteillages ; Bruxelles est considérée comme la capitale la plus engorgée d’Europe ; chaque année des dizaines de milliers de décès prématurés sont liés à la pollution de l’air causée par le trafic routier et puis, chacun sait que le train est la façon la plus efficace de transporter des voyageurs en produisant moins de gaz à effet de serre ce qui est un enjeu fondamental de notre temps…

Tout le monde semble donc d’accord pour investir dans le train et pourtant… sur les rails la situation n’a cessé de se dégrader ces dernières années : temps de parcours allongés, retards incessants, trains annulés, wagons archi-bondés, réduction sensible de l’offre, de l’amplitude horaire, du nombre de points d’arrêt et de lignes, fermeture de guichets, crasses et dégradations diverses sur des quais qui semblent abandonnés…

Que penser d’une entreprise publique qui reporte sans cesse la modernisation d’une ligne aussi importante de celle qui relie Bruxelles à Luxembourg, qui organise l’abandon de la capitale de la Wallonie par le réseau ferroviaire international et qui ostensiblement délaisse les transports les moins directement rentables – singulièrement en zone rurale – sinon qu’elle se débarrasse de l’ambition d’être un véritable service public ?

Pour de nombreux belges la confiance est rompue avec la SNCB. Et la SNCB, c’est l’Etat. Et cette situation est proprement sidérante et honteuse dans un pays qui, quoi qu’on nous en dise, est l’un des plus industrialisés et les plus riches du monde.

Le rail, c’est l’avenir nous disent en choeur les responsables politiques. Pourtant le gouvernement fédéral nous annonce de nouvelles économies d’un montant cumulé de 2,1 milliards d’euros pour les 4 prochaines années, poursuivant ainsi l’habitude prise ces dernières années de considérer la dotation de la SNCB comme une variable d’ajustement budgétaire. Ce sera donc inévitablement encore moins de gares, moins de lignes, moins de guichets ouverts, moins de personnel, moins d’entretien du patrimoine… alors qu’on nous promet régulièrement le contraire.

Réinvestir dans la SNCB est un choix d’avenir qui entrainera de nombreux impacts positifs, y compris pour les budgets de l’Etat à moyens termes. Les citoyens le savent mais les décisions concrètes sont prises à contre-sens tandis que le gouvernement poursuit une politique de soutien aux voitures de société dont l’impact désastreux pour l’environnement et la mobilité est critiqué même par l’OCDE qu’on ne considère généralement pas comme une ONG écologiste.

Cette contradiction entre les programmes politiques et les réalisations concrètes est délétère pour la démocratie et l’exemple du chemin de fer en est une illustration parmi d’autres.

Entendons-nous bien, chacun sait qu’aucun parti ne réalise tout son programme, qu’il faut composer avec le temps, avec les compromis politique avec la réalité et les difficultés du changement. Mais quand une volonté tant de fois unanimement répétée par les élus du peuple ne se traduit par aucune avancée ; quand ce qui apparaît à la fois désirable et nécessaire aux yeux d’une majorité des citoyens ne se concrétise même pas un petit peu ; quand notre patrimoine commun donne une telle impression de déshérence… comment croire que la démocratie est capable de construire la société à laquelle nous aspirons ? Comment garder confiance dans l’utilité de la politique ?

Car on ne mobilise pas les citoyens sur base d’une simple logique budgétaire. Il s’agit de donner la destination du voyage, de montrer qu’il est possible d’emprunter ce chemin et de s’en donner les moyens.

Dans le cas du train, la logique comptable à court terme des gouvernements successifs depuis 2003 ne parvient ni à globaliser la réflexion financière pour prendre en compte les avantages économiques et budgétaires dans la durée d’un investissement dans le rail, ni à inscrire l’action politique comme porteuse d’un projet positif pour la société, capable de construire ce monde plus désirable auquel nous aspirons.

En ce sens, la situation de la SNCB est tristement symbolique. L’entreprise elle-même est un patrimoine de notre pays dont elle fut un étendard et un outil essentiel de développement dès le 19ème siècle. Elle est aussi propriétaire d’un immense patrimoine immobilier qui fait partie de notre cadre de vie. En laissant l’un et l’autre partir à vau-l’eau, c’est l’Etat qui se délite, la politique qui déraille et, d’une certaine façon, la démocratie qu’on envoie à la gare. Et cela, c’est plus qu’une correspondance ratée car nous avons un urgent besoin collectif de renouer avec l’espérance.