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L’égalité est meilleure pour tous !

« La richesse vaut mieux que la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières » estime Woody Allen. Mais aussi pour bien d’autres motifs, comme le démontre le livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett,  « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous ». Ce constat était au centre d’une matinée de débat entre Wilkinson et des intervenants issus d’associations de lutte contre la pauvreté et du secteur de la santé, fin novembre à Namur. Qu’en ressort-il ?

Sans faire ici  une synthèse exhaustive du livre (pour lequel un résumé existe sur le site d’Etopia) ou du débat, je partagerai plutôt quelques étonnements, réflexions ou questions qui me sont venus des deux.

L’inégalité est toxique : c’est évident

Le livre de Wilkinson et Pickett a quelque chose de fascisant. Car, basé sur des décennies de travail et des milliers d’études, il assène une conclusion imparable : plus les sociétés sont inégalitaires, plus elles connaissent des problèmes d’espérance de vie, de santé mentale, de santé physique, d’obésité, de maternité précoce, de violence, d’incarcération, de confiance entre les gens, de réussite scolaire et de mobilité sociale. C’est le même constat à TOUS les étages de la maison qu’est la société. TOUS les graphiques sont identiques. En abscisse le niveau d’inégalité d’une société, en ordonnée le niveau de ses problèmes : la pente peut être plus ou moins forte, un pays ou l’autre peut changer de place selon le sujet, mais c’est toujours la même relation et le même schéma.

Outre qu’elle interpelle, cette régularité en devient troublante par sa précision. Par exemple, la comparaison de l’âge des criminels, hommes ou femmes, en Angleterre et au Pays de Galle avec Chicago indique qu’à 6 000 km de distance la répartition est exactement la même. Seul, le niveau change. Relativement à la population, il y a 30 fois plus de meurtres à Chicago qu’en Angleterre, mais les hommes de 25 ans sont les plus dangereux partout, aussi clairement que l’eau bout partout à 100°.

Commentant la réception de son travail, l’auteur a indiqué que la présentation des conclusions entraînait deux réactions différentes. Les acteurs de terrain disent massivement : « c’est évident ». Les économistes disent massivement : « c’est impossible ».

L’inégalité reprend vigueur

Si certains pays sont relativement épargnés, la reprise de l’inégalité depuis une vingtaine d’années est nette. Par exemple, la différence de rémunération entre les plus bas et les plus hauts salaires des 350 plus grandes entreprises américaines est passée globalement de 1 / 20 dans les années 60 à 1/ 50  dans années 90, pour s’envoler au-delà à 1/ 400. Gagner 400 X plus que le « dernier » des travailleurs, cela ne revient-il pas à dire symboliquement, interroge Wilkinson, que ce travailleur ne vaut rien ?

Ce mouvement se retrouve en Belgique. On le constate par exemple dans à l’évolution de l’indice de Gini, indicateur du niveau d’inégalité de revenus dans un pays. Cet indice compris entre 0 (égalité parfaite) et 1 (inégalité absolue où une personne détiendrait toute la richesse) ne cesse de grandir depuis les années ’90. Pour l’ensemble du pays, il était de 0,26 en 1999, a passé le cap de  0,30 en 2004 et est aujourd’hui de 0,33. Par comparaison, la Suède est aujourd’hui à 0,25, l’Allemagne à 0,28, l’Inde à 0,37 et le Portugal à 0,38. En termes d’inégalité, aussi étonnant que cela puisse paraître, nous sommes donc plus proches de l’Inde que d’un pays scandinave.

Évidence, mauvaise foi, cynisme, glu ? …

« Il est évident que le poète écrit sous le coup de l’inspiration, mais il y a des gens à qui les coups ne font rien », disait Boris Vian.

Il est évident que l’inégalité est toxique et croissante, mais il y a des gens qui continuent à prétendre le contraire en défendant les thèses libérales et néolibérales, soit :

– à faire porter la responsabilité des problèmes sociaux et de pauvreté avant tout sur les individus, alors que de toute évidence il y a une racine collective et politique ;

– à considérer que le salut est dans la croissance et dans la taille du gâteau, alors que de toute évidence il s’agit de repenser avant tout la répartition.

Ce refus de l’évidence relève-t-il de la mauvaise foi (« oui, mais non… ») ? Du cynisme (« soit, mais tant qu’on a la santé… ») ? Ou de la glu des habitudes de vie et de pensée ? Un travailleur social faisait remarquer qu’au football, quand les deux équipes sont à égalité, on dit que le match est nul. Et si, au fond, au fond des replis de notre langue et de nos aspirations, notre vision de l’égalité n’était pas si positive qu’on le croit ?

L’inégalité crée de l’anxiété et de la honte …

Chacun existe notamment dans le regard des autres. On constate que le stress augmente avec ce regard, la « menace d’évaluation sociale ». Autrement dit, l’anxiété monte avec l’inégalité. Un des témoignages d’une personne en grande précarité à Namur était éloquent : «  Prouver qu’on existe,  c’est fatigant ».

C’est d’autant plus fatigant que le contexte social accorde de l’importance à l’avoir, à l’apparence, que nous sommes pris par la « fièvre du luxe » selon l’expression de Robert Franck. L’urbanisation et la mobilité y contribuent également : on ne vit plus dans des petites communautés qui se connaissent, mais passons de ville en ville.

L’anxiété va de pair avec la honte de ne pas être « comme », « à la hauteur », « dans le jeu ». Un autre témoignage le disait clairement : « j’ai honte d’être comme je suis, de vivre où je vis. Tellement honte que j’ai peur d’être amoureux. Comment accueillir une fille ici ? ».

… et la honte crée de l’inégalité …

Wilkinson indique aussi la relation inverse : la honte crée de l’inégalité.

Il donne des exemples d’expériences d’apprentissage où le regard que l’enfant porte sur lui-même est décisif de ses résultats. Ainsi, à l’aveugle, des enfants indiens issus de hautes et de basses castes ont des résultats assez semblables à des épreuves n’impliquant que l’intelligence pratique, sans référence culturelle, comme une sortie de labyrinthe ; les enfants de basses castes auraient même plutôt des résultats un peu meilleurs. Mais, si on fait le même type d’exercice en leur indiquant avant de commencer quels sont les enfants de basses et de hautes castes, les enfants issus de milieux pauvres ont des résultats très nettement inférieurs.

On arrive au même résultat dans une classe américaine, en disant aux enfants aux yeux bleus qu’ils sont supérieurs aux enfants aux yeux bruns, ou l’inverse. « Si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences » disait le sociologue Thomas.

… et de la violence

Constatant donc que la violence est d’autant plus forte que la société est inégalitaire, Wilkinson trouve une logique explicative dans les travaux de James Gillian. Pour ce dernier, la violence est toujours provoquée par la honte.

Et si la violence est majoritairement le fait d’hommes, il l’explique par la différence d’attrait chez les hommes et les femmes. En (très) général, l’homme est avant tout attiré par l’apparence d’une femme, et une femme par le statut d’un homme. D’où l’importance du soin que les femmes accordent à leur aspect, et l’importance de la compétition entre les hommes pour acquérir les meilleurs statuts. L’inégalité, en exacerbant la concurrence, exacerbe l’échec, la honte, et donc la réaction violence à cet échec. Ce n’est pas sans rappeler la théorie de René Girard sur l’origine mimétique du désir : je désire ce que désire quelqu’un d’autre…

Lutter contre l’inégalité imaginaire

Le philosophe allemand Carl Smitt, réfléchissant au fondement de la vie politique, estimait que ce qui structure toute vie publique est la distinction « ami/ennemi ». Et, en effet, on peut lire et comprendre toutes les batailles partisanes à la lumière de cette distinction. Mais sans doute cette ligne de partage est-elle bien plus profonde, liée à la séparation entre « nous » et « eux » : ma famille, mon quartier, ma ville, mon pays, … contre le reste du monde, les autres.

Or cette séparation qui opérait déjà entre bande préhistoriques nomades, si elle correspond à ce que l’on peut vivre, est aussi une « inégalité imaginaire ». L’inégalité est de surface, temporaire, et la plupart du temps sans réel fondement : que l’on change de famille ou que l’on déménage, et ce qui paraissait naturel ne l’est plus du tout.

Le combat pour l’égalité est un combat au profit de tous

On le comprend à ce qui précède : si l’inégalité diminue, la violence diminuera. Et ce sera au profit de tous, et pas seulement des plus faibles. Car on pourrait croire que les plus riches s’en sortent toujours, mieux, partout. C’est vrai. Mais pour partie seulement. Il apparaît en effet que, plus une société est égalitaire, plus la vie est agréable pour tous, y compris pour les plus riches.

Donc, il est préférable d’être riche dans un pays égalitaire plutôt que dans un pays inégalitaire. Dès lors, une politique de réduction des inégalités est aujourd’hui une politique responsable pour tous ceux qui visent le bien commun, et pas seulement pour quelques gauchistes revanchards.

Rompre le cercle : chacun, par la liberté ; ensemble, par le lien

Face à ce constat de « l’effet corrosif » de l’inégalité, il faut impérativement chercher à rompre le renforcement du cercle vicieux entre des inégalités et problèmes sociaux.

On peut, et on doit, s’y attaquer chacun. La capacité que nous avons à prendre individuellement distance par rapport à nos habitudes de consommation, nos réflexes d’envie et de comparaison, ou nos réponses primaires et agressives aux stimuli de la vie quotidienne, est décisive. Nous pouvons le faire, nous pouvons nous libérer, nous « mettre à l’abri de nous-mêmes » comme le dit le poète Pessoa. À cet égard, par exemple, le développement et les résultats remarquables de la méditation vipassana (une très ancienne technique d’origine bouddhiste) dans les prisons indiennes ou américaines sont éloquents : même quand cela semble impossible, c’est possible.

Mais il faut aussi tirer les leçons collectives du constat de Wilkinson. Aujourd’hui, dans un pays comme la Belgique, si notre objectif est d’améliorer la vie de chacun et pas seulement celle d’une minorité, la question clé de la vie politique est celle de la solidarité et du lien social. Comment renforcer, ou recréer quand elle a disparu, la relation entre citoyens ? Car le cercle vicieux ou vertueux est net : quand on se fait confiance, il y a moins d’inégalité, quand il y a moins d’inégalité, on se fait davantage confiance. C’est bien de ce cercle vertueux  qu’il faut repartir.

Pour agir, surmonter une double contradiction

Cela dit, agir politiquement contre l’inégalité aujourd’hui implique sans doute de dépasser une double contradiction.

La première, c’est que, Wilkinson le montre bien, l’inégalité est un problème global et unique : une seule et même inégalité a pour conséquence des dommages dans tous les domaines de la vie. Or, toute notre action publique est organisée par secteurs. Les programmes d’action, les responsables politiques, les structures administratives, les budgets, les travailleurs diffèrent pour la santé, l’enseignement ou la sécurité. La racine inégalitaire étant commune, il faut trouver un moyen d’agir de manière transversale, en profondeur, par la définition d’une politique de lutte réduction des inégalités qui se traduise en différents volets. Cela va très largement à l’encontre de nos habitudes et de nos moyens.

La deuxième, c’est la nécessité d’agir tout à la fois plus et moins. En effet, on constate que notre action politique n’a pas réussi à enrayer la montée des inégalités ces vingt dernières années. Il faut donc faire plus. Par ailleurs, on peut aussi constater que l’État est déjà partout dans la vie des citoyens, qu’il y a trop de règles inadaptées, trop de structures inefficaces, trop de gaspillages. Et on peut même faire l’hypothèse que ce « trop » contribue à l’anesthésie de la confiance et de la bienveillance entre les citoyens. Autrefois, il y avait moins d’État, de solidarité froide et institutionnelle, mais plus de proximité et de solidarité chaleureuse.

Pour faire plus tout en faisant moins, il faut certainement faire autrement.

Cinq pistes

Outre les options que préconise Wilkinson au terme de son ouvrage et auxquelles je souscris, comme l’instauration d’une fiscalité plus redistributive ou de développement d’une économie dans laquelle les travailleurs et les consommateurs seraient plus influents, cinq pistes de niveaux différents me paraissent pouvoir être explorées.

1. Mieux utiliser les moyens disponibles

Même si les structures et moyens dont nous disposons ne sont pas parfaitement adaptés, on pourrait déjà faire mieux avec ce que l’on a. Lors de la rencontre de Namur, un témoignage était sans appel : « si deux personnes sont dans une même situation difficile, avec les mêmes droits, elles ne s’en sortiront pas de la même manière. Si vous avez un bon assistant social pour vous aider et vous défendre, tant mieux. Sinon, … ». Et Philippe Defeyt, Président écolo du CPAS de Namur le confirme. Cela ne plaira pas à tout le monde, dit-il, mais il faut bien le reconnaître : aujourd’hui, l’autonomie communale et celle des CPAS font que l’on n’est pas égal devant les problèmes en Belgique.

Il faut augmenter la qualité et l’efficience de l’action, faire en sorte que, avec les moyens déjà disponibles, les bonnes pratiques inspirent les meilleures et chassent les mauvaises. Peut-on mieux partager les expériences, sans remettre nécessairement en cause  l’autonomie des uns et des autres ?

2. Expérimenter des coordinations transversales 

Il existe bien sûr des volontés de coordonner les actions de différents secteurs. Mais, de fait, c’est encore souvent difficile. À la lumière de l’exigence de cohérence qui se dégage du constat ci-dessus, ne pourrait-on définir quelques projets pilotes d’action intégrée et focalisée sur l’objectif de réduction des inégalités ? Les écoles, qui sont souvent des lieux de reproduction plus que d’émancipation, y joueraient un rôle pivot.

Une idée à tester à l’échelle de bassins de vie cohérents. Pourquoi pas celui du Sud de l’Entre Sambre et Meuse particulièrement touché par l’isolement et la précarisation.

3. Explorer la possibilité de donner une place au travail au noir 

Le travail au noir est tabou en Belgique. Or, il occupe une place importante, parfois vitale, dans la vie de beaucoup. Ce tabou est donc une tartufferie : « cachez ce sou que je ne saurais voir… ». Toujours lors de la rencontre de Namur, un autre témoignage était émouvant : « alors, pour survivre, on doit essayer de faire des choses qu’on sait qu’on ne peut pas faire, comme du travail au noir. » En effet, « on ne peut pas » : ce n’est pas légal. Mais est-ce pour autant illégitime ?

M. Mittal, parce qu’il a d’excellents fiscalistes, peut légalement éluder l’impôt – pardon : trouver la voie fiscalement la moins imposable -. Des milliers de privilégiés peuvent légalement rapatrier sans risque l’argent dissimulé à l’étranger grâce à une Déclaration Libératoire Unique (unique, mais suivie d’une bis, puis d’une ter…). Des ouvriers peuvent légalement travailler sous contrat roumain dans le bâtiment à Anvers grâce à la transposition en droit belge de la directive européenne Bolkestein. Mais un accidenté de la vie devrait avoir honte du seul travail qu’il trouve parce que ce ne serait pas légal ? Je ne sais pas par où, mais je pense qu’il va falloir attaquer la falaise de cette question : comment légaliser, à certaines conditions, un travail légitime ?

4. Pour court-circuiter l’indifférence, développer les circuits courts

Les écologistes soutiennent de longue date le développement de circuits économiques plus courts,   notamment dans le domaine de l’alimentation à propos duquel j’ai particulièrement travaillé. Le circuit court, c’est aussi un outil cohérent de lutte contre l’inégalité : quand les gens se rencontrent et font des choses ensemble, en général ils apprennent à se connaître, à se faire confiance et à s’aider. Cela alimente des dynamiques de solidarité et, à terme, va dans le sens de la réduction des inégalités.

5. Identifier et renforcer les lieux de cohésion

Il y a aujourd’hui une incroyable vitalité de projets neufs qui s’inscrivent dans une logique de partage, de solidarité et, à terme, de réduction des inégalités toxiques. Il y a aussi toutes ces associations militantes, parfois anciennes quant à elles. Ces initiatives sont des lieux de cohésion. Beaucoup sont fragiles. Il faut identifier les plus porteuses et, sans aucune visée de récupération ni d’instrumentalisation, voir quelle action politique est la plus adéquate pour le renforcer. Ceci relève d’ailleurs de la question plus générale de l’action politique en période transition. Un beau défi à l’aube d’une campagne électorale : identifier et rencontrer toute la diversité de ces acteurs de la transition sur notre territoire.

 

Le travail de Wilkinson et la rencontre de Namur confirment si besoin le caractère crucial de la question de l’inégalité pour le monde politique. Peut-être sommes-nous, pour partie, mal équipés pour y répondre. Pourtant, nous devons oser, prendre cette question à bras-le-corps, même si cela implique d’aller à l’encontre d’une idéologie néolibérale puissante, de certains réflexes primaires que nous avons tous, et à l’encontre de lourdeurs politiques et administratives.

Fin novembre, à Namur, il y avait plus de 300 personnes réunies pour partager leurs expériences et leur regard sur une analyse de grande qualité. La préparation et le déroulement de la matinée permettaient à chacun de s’exprimer correctement, avec justesse, sincérité, clarté, intelligence. Ce n’est pas si courant.

Si, comme le disait Richelieu, « la politique est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire », parions résolument sur les alliances politiques dont nous avons pu ressentir la tonalité commune à cette occasion. Faisons ensemble de cette aspiration une force !

 

Plus …

Site de Wilkinson : http://www.equalitytrust.org.uk

Vippassana en prison : http://www.youtube.com/watch?v=8EkQt-fst0M  (sous-titré en français, de qualité moyenne, ou http://www.youtube.com/watch?v=w1_DVac9kkI , en anglais, de meilleure qualité))

Évolution de l’inégalité en Belgique : 

Observatoire de la santé et du social à Bruxlles : http://www.observatbru.be/documents/home.xml?lang=fr

Indice de Gini http://statbel.fgov.be/fr/modules/publications/statistiques/marche_du_travail_et_conditions_de_vie/evolution_inegal_revenu.jsp