enseignement

Quel Pacte, pour quel enseignement, pour quelle société ?

Maintenant il faut choisir pour avancer !

Réformer l’école en profondeur. Voilà bien une priorité largement partagée. Mais comment ? En poursuivant quelles finalités ? Répondre à ces questions est essentiel pour pouvoir faire les premiers pas d’un chemin de transformation de long terme. Changer l’école est une entreprise de 20 ans…

D’ici fin septembre, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles doit « trancher » sur les mesures proposées dans le cadre du Pacte pour un enseignement d’excellence. Après deux ans de travaux, le processus doit atterrir… ou s’écraser en laissant un goût amer d’occasion ratée. Or, louper ce moment éteindrait pour longtemps les énergies mobilisées. Nous ne pouvons nous le permettre.

Pour trancher, il est faut s’accorder sur les finalités à donner à notre enseignement. Or, deux projets différents semblent cohabiter dans les réflexions menées jusqu’ici.

Le premier est celui de l’excellence, tel qu’imaginé notamment par le cabinet de consultance McKinsey. Celui du « pilotage par les résultats », des contrats imposés aux écoles, des objectifs à atteindre en termes de performances mesurées à coup d’épreuves externes. Celui des « référentiels de compétences » en maternelles, de la mesure de l’efficacité. Le second est celui de l’émancipation de chaque enfants comme personne singulière et responsable et de la lutte contre les inégalités sociales. Il est porté par des dizaines d’acteurs de l’enseignement, citoyens et enseignants, qui se sont mobilisés pendant des mois pour défendre la gratuité scolaire et des propositions innovantes telles que le tronc commun polytechnique.

Quel cap prendra notre école entre ces deux visions ? Difficile à dire aujourd’hui, tant le projet de Pacte ressemble à un catalogue de mesures tous azimuts.

Mais au fond, pourquoi voulons-nous changer l’école ?

Des décrets et de nouveaux programme ne suffiront pas. Un changement culturel est nécessaire. Il doit s’enraciner dans les salles de classe, être mené par les enseignants et pour les élèves. Ce changement nous concerne tous.

Malgré le fait qu’un grand nombre de projets positifs émergent dans beaucoup de classes et écoles, notre système scolaire laisse trop de jeunes au bord du chemin.

Un élève sur 5 a déjà doublé à la sortie de l’enseignement primaire et un sur 2 à la fin du secondaire1. Ces taux de redoublement sont coûteux pour la collectivité mais surtout inacceptables vu l’impact de ces échecs sur la confiance des enfants en eux-mêmes, sur leur intérêt pour l’école et la poursuite de leur parcours scolaire. L’ennui fait perdre tout intérêt pour l’école à une proportion inquiétante de jeunes  : 15% déclarent ne pas s’y sentir bien. Les phénomènes de relégation orientent de nombreux élèves vers des options qui ne leur conviennent pas ou vers « des voies de garage2 » et beaucoup sortent de l’école sans perspective. La relation entre l’origine socio-économique des enfants et leur parcours scolaire est en outre indécente.

Dans certaines écoles, le modèle dominant reste celui de la compétition, de la sélection et des classes homogènes dont les plus « faibles » sont éjectés. Une partie de la société persiste à penser qu’un taux d’échec élevé est signe d’une école de qualité, ou que si les élèves réussissent, c’est que le niveau était trop bas et non que l’enseignant a bien mené ses élèves à la réussite…

Quelle école pour quelle société ?

Nous ne voulons plus d’un système éducatif qui alimente la division de la société entre ceux qui s’en sortent et les autres.

Nous voulons une école démocratique qui participe à la création d’une société solidaire, coopérative, écologique et créative, où chaque jeune reçoit les outils pour construire sa vie et une carrière professionnelle dans un contexte où les métiers et les besoins changent continuellement ; une école qui émancipe et responsabilise.

Ce modèle n’est pas une utopie vague. C’est celui auxquels participent déjà de nombreux enseignants dans leurs classes et leurs écoles. Celui des pédagogies actives. Et celui qui prend forme à travers « Une tout autre école3 » ou « L’école de tous4 ».

Certaines des propositions contenues dans le projet de Pacte permettent de le déployer. Mais il faut un consensus politique suffisant sur quelques mesures prioritaires qui enclenchent un mouvement de transformation fondamental de notre enseignement. Nous en citerons 4  :

Réinvestir l’enseignement maternel

L’expérience vécue à l’école par les jeunes enfants influence de façon déterminante la suite de leur parcours scolaire et leur vie future. Un enfant qui démarre l’école primaire avec des lacunes (de langage, cognitives ou sociales) les portera pendant tout son parcours.

Les études démontrent que les avantages que procurent les programmes préscolaires sont toujours évidents à l’âge de 14 ans sur le plan de la réussite scolaire (réduction du nombre de redoublements) et sur le développement social (réduction des problèmes de comportement, de délinquance et de criminalité). Le soutien renforcé aux jeunes enfants de milieux défavorisés serait même susceptible de réduire jusqu’à 70% leur criminalité à l’âge de 15 ans5.

Plus tôt l’investissement nous est consacré, plus longtemps nous bénéficiions de ses bienfaits ; plus nous apprenons tôt, plus il nous est facile de continuer à apprendre tout au long de notre vie… Or, nos investissements éducatifs procèdent de la logique inverse. Les dépenses par élève sont, par rapport au maternel, supérieures de 25 % en primaire et 50 % en secondaire.

Réinvestir dans le fondamental c’est avant tout plus d’enseignant.e.s dans les classes et un.e puériculteur.trices par classe d’accueil et de première maternelle.

Mettre en place le tronc polytechnique commun

Chaque élève doit avoir l’occasion d’expérimenter, de tester ses talents, d’exprimer sa créativité, de faire ses choix en connaissance de cause. C’est là le véritable enjeu du tronc commun polytechnique : garantir une grande place aux savoirs scientifiques et technologiques mais aussi aux apprentissages techniques et manuels, aux mathématiques et au numérique, au français, à la culture et la créativité, aux compétences relationnelles et au travail collectif. Moins de temps consacré aux évaluations et aux classements pour donner la priorité à la motivation et à la diversité des modes d’apprentissage.

Garantir la gratuité de l’enseignement obligatoire

La Belgique est tenue de respecter ce principe constitutionnel. On en est loin. Il faut dégager les moyens pour atteindre progressivement cette la gratuité en commençant par l’enseignement fondamental.

Renforcer la formation initiale des enseignants et développer les pédagogies actives et différenciées

La pédagogie est intrinsèquement liée aux finalité de l’éducation. C’est pourtant la grande absente du Pacte. L’école n’évoluera pas sans un renouveau cohérent de ses pratiques pédagogiques. Les pédagogies différenciées, actives ou de projet doivent être développées pour tous les publics, dans tous les quartiers, dans la mesure où elle valorise l’autonomie, le sens et le goût de l’apprentissage et la coopération entre les élèves.

Le numérique devra être exploité pas seulement comme outil (par exemple avec les tableaux numériques) mais avant tout en raison du nouveau rapport au savoir qu’il signifie.

Pour outiller les enseignants en ce sens, il faut impérativement une formation initiale de haut niveau et une formation continue de qualité. Si les moyens manquent pour allonger immédiatement la formation, au moins faut-il en revoir les méthodes et contenus pour que les enseignants deviennent des acteurs du changement dans nos écoles, intégrant largement les questions liées au développement durable et à l’inter-culturalité. Aucune réforme sérieuse de notre enseignement ne sera crédible si elle fait l’impasse sur le renforcement de la formation initiale des professionnel de l’éducation.

Faire des choix pour avancer

Le projet de Pacte est sur la table du gouvernement. De nombreuses prises de parole semblent déjà rejeter une partie des idées qui ont été médiatisées. Résultat : après avoir suscité beaucoup d’inquiétudes, puis beaucoup d’attentes, le Pacte risque bien de devenir celui de la frustration collective. Un gâchis que nous ne pouvons pas nous permettre.
Des changements globaux et des mesures variées sont nécessaires mais il faut poser les premier pas à partir d’un cap déterminé. Pour l’école, l’heure est aux alliances sur le choix d’enjeux prioritaires. Il est indispensable de construire rapidement un consensus social et politique dépassant la majorité politique actuelle. Ce sera ensuite la responsabilité du gouvernement de garantir les moyens humains et financiers des réformes, et de convaincre de la pertinence du changement en marche.

C’est maintenant qu’il faut choisir. Demain commence aujourd’hui pour tous les enfants qui rentreront à l’école le 1er septembre prochain.

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1 Indicateurs de l’enseignement 2015, Fédération Wallonie-Bruxelles, p.30
2 Le retard scolaire est de 78 % dans le technique de qualification et de 88 % des élèves dans le professionnel. « Un phénomène de relégation apparaît à l’entrée du 2ème degré, moment de l’orientation, et se renforce à l’entrée du 3ème degré ».
3 www.toutautrechose.be/toutautreecole
4 https://ecoledetous.be/
5 Edward Melhuish, Professeur et Directeur de l’Institute for the study of childrens, Families and Social Issues, Birckbeck, University of London.

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