Angelopoulos brouillard

Qui sème la négligence récolte la violence

En maltraitant ou négligeant les enfants, nous ne produisons pas seulement des enfants et des adultes malheureux : nous créons de nouvelles personnes violentes et générons la cruauté de demain.Dans « Les fantômes de l’enfance, à la recherche des racines de la violence »,  publié en 1997,  Robin Karr-Morse et Meredith S. Wiley analysent de façon approfondie et scientifique les racines de la violence présente dans notre société. Ces deux auteurs américaines lient les dommages causés chez les jeunes enfants par le manque de soin de leur parents, notamment sur le plan neurologique, avec leurs comportements ultérieurs. Elles nous invitent ainsi à repenser nos politiques de la petite enfance.

Mais qu’est-ce qu’une maltraitance ? Que savons-nous de ce qui enracine la violence dans notre parcours de vie et comment l’éviter ?

Dans « Ghosts from the Nursery, Tracing the Roots of Violence », Karr-Morse et Wiley éclairent les traces de ce que subissent les enfants, ce qu’elles appellent « les fantômes de l’enfance ». Et elles nous invitent avec force et lucidité à nous reconnecter de manière sensible, individuellement et politiquement, à ce dont les bébés ont fondamentalement besoin pour s’épanouir : de l’attention, une alimentation saine, de la stabilité et de l’amour.

L’ouvrage part d’un double point de vue établi dans le contexte de la société américaine :

  • une augmentation significative de la violence. Depuis les années 70, le nombre d’arrestations de mineurs pour meurtres et attaques à main armée a plus que doublé, et les agressions graves par des adolescents ont augmenté de 70 %. 
  • La recherche neuroscientifique relative au développement du cerveau humain et les nouvelles techniques d’imagerie ont montré combien le cerveau du bébé était extraordinairement malléable, et comment leurs circuits neuronaux évoluaient de façon essentielle durant les 3 premières années de la vie.

Une dimension neurologique

« Ghosts from the Nursery» établit le lien entre ces découvertes récentes sur le développement du cerveau et l’augmentation des violences perpétrées par des mineurs.

Selon les auteures, la plupart des jeunes délinquants ont subi des dommages neurologiques durables suite à des négligences, expériences humiliantes ou maltraitances en tant qu’enfant. Celles-ci altèrent la capacité future de ces enfants à raisonner, à ressentir et à gérer leurs émotions et leurs comportements.

Ainsi, les facteurs qui favorisent le développement de personnalités violentes interviennent même dès avant la naissance, à travers le vécu des parents. Leurs addictions ou traumatismes physiques et psychologiques sont corrélés à de futurs troubles du comportement et à l’expression d’une agressivité impulsive de leurs enfants.

Le livre nous interroge sur la notion même de maltraitance. Certaines violences sont bien visibles, mais la plupart des maltraitances subies par les enfants entrent dans une catégorie « autorisée » par la société, non reconnue socialement et légalement comme problématique.  Il est dès lors difficile pour tous – parents, éducateurs, responsables politiques…-  d’en prendre conscience.

Les bébés ont besoin que l’on prenne soin d’eux de façon sensible et cohérente, pas seulement pour leur bien-être présent, mais aussi pour le développement correct de leur cerveau. À défaut de ces bases, un enfant peut être affaibli dans ses capacités à se concentrer,  à organiser et à articuler ses sentiments, à contrôler ses pulsions, à prendre en compte d’autres points de vue que le sien, et à reconnaître les conséquences de son comportement.

Même si – et c’est heureux ! – la plupart des enfants maltraités ou négligés ne deviennent pas violents, il apparaît que la négligence, l’abandon, la maltraitance, l’utilisation de drogues ou la malnutrition se traduisent par des blessures neurologiques, qui peuvent être liées aux comportements violents observés par la suite.

Quelle politique ?

Une question politique essentielle serait donc de savoir comment répondre au constat de de que la croissance du nombre de crimes perpétrés par des mineurs s’explique significativement par l’augmentation de certains facteurs de risques précoces. Surtout, il s’agirait de savoir comment détecter et prévenir ces risques le plus tôt possible.

Dans les deux derniers chapitres, Karr-Morse et Wiley expliquent combien, à leurs yeux, les services de prévention, de protection de l’enfance ou d’aide à la jeunesse interviennent de façon trop tardive pour contrer les effets des blessures précoces de l’enfance. Pour être efficaces, les programmes visant à protéger le bien-être des enfants devraient pouvoir davantage intervenir dès avant la naissance.

Implicitement, le message central de l’ouvrage pourrait être : sommes-nous si éloignés du bon sens intuitif, de nos émotions et de notre sensibilité que nous devons en passer par des scanners cérébraux et des statistiques du FBI pour nous rappeler des besoins qu’ont toujours eu les bébés, et les enfants, que nous éduquons pour s’épanouir ?

Certes, l’ouvrage est américain et date de quelques années. Mais si les chiffres diffèrent chez nous, les professionnels de l’accompagnement de l’enfance constatent souvent une dégradation des conditions de vie ou des climats dans bon nombre de familles. Et les récits qu’ils font sont parfois terrifiants par la violence, l’indignité, voire la déraison dont ils témoignent.

Ces études et réflexions sur les racines de la violence nous invitent donc à penser une politique de l’accueil de l’enfance réellement transversale, qui sorte des politiques sectorielles habituelles et réinterrogent en profondeur l’organisation de notre société. Si l’urgent c’est le long terme, si la prévention prévaut réellement sur la réparation dans nos actions, il est temps de faire de la naissance et de la petite enfance un vrai sujet politique.

Autant de constats et de convictions qui justifieraient largement la traduction de « Ghosts from the Nursery » en français.

Robin Karr-Morse and Meredith S. Wiley, Ghosts from the Nursery : Tracing the Roots of Violence, Atlantic Monthly Press, 1997