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Révolutionner nos croyances sur la manière de s’occuper des bébés… pour construire une société apaisée?

Les recherches récentes sur le cerveau attestent que l’avenir de toute communauté repose largement sur les genoux de ceux qui prennent soin des plus jeunes enfants. Parents, éducateurs, amis, familles ou professionnels… détiennent de nombreuses clés pour prévenir la violence au sein de la société. Mais l’enjeu est aussi politique…

Les expériences vécues par les bébés influencent concrètement la construction de leur cerveau et impactent finalement l’ensemble de leur corps.

Dans leur livre, Les fantômes de l’enfance, Robin Karr-Morse et Meredith S. Willey (1), analysent les recherches scientifiques démontrant combien c’est durant la période de la petite enfance que s’établissent – ou pas – les fondements de la confiance, de l’empathie et de la capacité à apprendre tout au long de la vie. En cas de stress importants et répétés, de négligences ou de maltraitances, certaines connections neuronales programmées depuis la naissance ne s’établissent pas « normalement » et l’organisme, envahi par de fortes émotions négatives telles que la peur, la tristesse et la colère, ne développe pas suffisamment ses capacités à en moduler les effets.

Une analyse fondamentalement éclairante qui mériterait d’influencer nos politiques de la toute petite enfance.

Chut, petit bébé (2)!

Imagine un instant que tu es petit – plus petit encore que ce dont tu peux consciemment te souvenir. Imagine que tu es nouveau dans la vie, disons que tu as environ trois mois. Tu étais endormi et tu viens juste de te réveiller, couché sur un matelas dans un berceau. Tu ouvres les yeux et vois tes petits bras et tes petites jambes, des petits doigts et des orteils tout neufs, qui paraissent encore s’animer de leur propre chef. Tu as une grosse et lourde tête et un cou court, un gros ventre rond qui se sent très vide. Au fur et à mesure que tu t’éveilles complètement, tu sens cette chose mouillée autour du milieu de ton corps qui commence à être lourde et froide. Agité, tu commences à glousser, à faire aller tes bras, à donner des coups de pied en l’air, et tu émets quelques légers sons. Tes yeux piquent, et tu ressens de plus en plus cette sensation dans le ventre que tu n’aimes pas. Tu commences à te frotter les yeux et émets encore quelques sons. A ton étonnement, tu entends un pleur sonore sortir de ta bouche et ton visage se mouille et tes yeux se sentent de plus en plus mal. Maintenant tu es en train de pleurer et de jeter des coups de pied en respirant très fort. Mais personne ne vient. Tu regardes pour voir, mais personne ne vient. Et tu pleures plus fort et le milieu de ton corps est douloureux maintenant avec l’air que tu as avalé, et tu as chaud et tu es mouillé et tu hurles. Pourtant personne ne vient. Et la pièce est toute calme et il n’y a rien là sauf le drap et les lattes du berceau. Tu as peur et ton estomac fait mal et tu es seul. Finalement, tu entends des pas. Une tétine froide se fourre dans ta bouche et tu vois le dos flou de quelqu’un qui s’en va, tu tètes tout en tournant la tête pour voir qui s’en va, et le biberon tombe. Et ta bouche est vide, tes yeux sont chauds et mouillés, ton estomac fait toujours mal. Tu hurles pour que quelqu’un te vienne en aide. Tu entends des pas et vois les bras s’étendre et la main qui, tu l’espères, vient te chercher, enfourne à nouveau la tétine, mais rudement, alors ça fait mal et tu suffoques. Les pas s’en vont et tu cries. Ta bouche perd la tétine et tes bras battent l’air et tes pieds tapent dans le matelas. Tu as faim, tu es en colère et tu as peur. Tu hurles à une chambre vide.

Ton besoin de nourriture et d’attention suivi de cette réponse ou d’une de ses variantes se reproduit encore et encore plusieurs fois par jour, au moins trente fois au cours d’une semaine. Parfois la chose mouillée autour du milieu de ton corps s’en va. Parfois on te prend. Mais les visages ne sont pas contents quand ils te voient et les voix sont souvent fortes et fâchées. Tu passes beaucoup de temps seul ici, à jouer avec tes mains et le drap, à donner des coups de pied, à sentir ton corps, à mémoriser la forme des barreaux du berceau, les stores, le papier peint.

Si tu es ce bébé, comme tous les bébés tu continueras à manger, à dormir et, à de rares exceptions près, à grandir. Un peu de manutention, un lait maternisé, de la chaleur, un minimum de changes suffisent pour survivre. Mais dans les recoins de ton cerveau, des connections qui étaient programmées depuis la naissance pour s’établir sont laissées à dépérir avant même que tu sois capable de t’asseoir. Tu n’as pas l’impression de pouvoir faire quoi que ce soit pour influencer la situation quand tu as besoin de quelque chose. Quoi que tu fasses, personne ne vient te réconforter et te dire doucement que tout va bien. Une attention particulière et aimante de la part des êtres qui ont le pouvoir dans ton monde, tu ne connais pas. Tu n’as aucune raison de croire que le confort et la sécurité adviendront quand tu manifestes de la détresse. Les circuits de ton cerveau réceptifs à ces interactions pourront se détériorer ou ne jamais se construire du tout. Et ces circuits sont connectés à tout le reste de ton corps.

Maintenant imagine que tu es un autre bébé en train de s’éveiller, comme le premier, d’une longue sieste sur un matelas dans un berceau. Tu ouvres les yeux et sens ton corps et émets quelques légers sons tandis que tu commences à regarder tout autour de la pièce. Les visages familiers de personnages pour enfants souriants et colorés attirent ton attention quelques minutes tandis que tu te concentres sur le son de ta propre voix. Il ne faut pas plus de quelques minutes pour que tu entendes un rythme de pas et une voix que tu connais bien et qui semble contente et apaisante. Des bras se penchent pour te cueillir et te voilà par-dessus une épaule qui a juste le bon contact et la bonne odeur. Tu te frottes le nez et les yeux contre une nuque douce et ressens les tapotements et les câlins qui vont de pair avec cette voix familière. Bientôt tu es couché sur le dos, les yeux dans des yeux qui ne voient que toi. Cette chose mouillée autour du milieu de ton corps disparaît et se trouve remplacée par quelque chose de chaud et sec. Et maintenant tu es à nouveau étendu dans ces bras avec une tétine tiède dans la bouche, et tu contemples le plus beau visage de tous en train de chanter un air que tu adores écouter. Tu es bercé et ton ventre se détend à recevoir du lait tiède, tu es bien dans ce monde.

Les expériences de chacun de ces bébés se répercutent dans la matière en construction dans leurs cerveaux et finalement dans le reste de leur corps. Mais après des mois de ces très différentes « introductions à la vie », ces bébés – tout comme leurs expériences individuelles – auront peu de ressemblance l’un avec l’autre. En plus des différences structurelles, la biochimie dans l’un de ces organismes est en place pour la peur, pour la tristesse, pour la colère – envahi qu’il est par de fortes émotions négatives avec peu ou pas de capacité à en moduler les effets. Le second enfant apprend la confiance, la création de liens, le plaisir, la satisfaction. Sa capacité à réguler ses émotions s’acquiert en interaction avec une autre personne, et l’attirance normale de l’enfant pour la découverte du monde émerge dans un contexte d’attentes confiantes envers soi et les autres. C’est là que résident les fondations d’une souche de violence grandissante ou de notre avenir sur la planète.
(…)

Eduquer les éducateurs

Nos prisons débordent de fantômes de bébés abandonnés dans leurs berceaux à des crimes invisibles et souvent non intentionnels. Les connexions neuronales de type « sentiment », responsables de la confiance, de la création de liens et de la capacité à ressentir de l’empathie, ont été endommagées chez la plupart des criminels violents. Les connexions neuronales de type « pensée », responsables de la concentration et de la résolution de problèmes complexes, ont aussi généralement été abîmées. Beaucoup, si pas la plupart de ces dommages cérébraux causés par l’expérience peuvent être au moins partiellement réparés par une thérapie intensive et par l’éducation. Mais le coût – pour les délinquants, leurs victimes, et la société – est énorme. Faute de services adéquats, les prisons restent une industrie nationale des plus florissantes. C’est notre réalité actuelle. Le Titanic est en route.

Mais une nouvelle occasion de modifier sa trajectoire s’offre à nous, grâce aux nouvelles informations sur le cerveau et son développement. Si un développement émotionnel et cognitif équilibré – ou son antithèse – est essentiellement enraciné dans les premiers mois de la vie, alors les adultes qui guident ces expériences méritent l’attention de la société. La recherche en cours sur le cerveau atteste sans équivoque que l’avenir de toute communauté repose littéralement sur les genoux de ceux qui prennent soin de ses membres les plus jeunes.

C’est ce groupe – les éducateurs de nos enfants, qu’ils soient parents, famille élargie, amis ou professionnels – qui détient la clé de la prévention de la violence. Puisqu’ils dessinent notre avenir, il leur faut les outils nécessaires : les compétences, les informations, et la reconnaissance sociale pour faire ce travail adéquatement. Quand celles et ceux qui prennent soin des enfants sont (elles)eux-mêmes équilibré(e)s, disposent d’un soutien financier et émotionnel adapté, et reçoivent une formation concernant ce que l’on peut attendre des enfants, comment exercer l’autorité de manière constructive et comment gérer la colère et le stress, les enfants dont ils s’occupent en sont les bénéficiaires. Mais quand ces besoins sont pauvrement rencontrés, ce sont les enfants qui, inévitablement, en subissent les conséquences.

Voir aussi « Qui sème la négligence récolte la violence ».

(1)Extrait de Robin KARR-MORSE et Meredith S. WILEY, Ghosts from the Nursery – Tracing the Roots of Violence (Les fantômes de l’enfance – Retrouver les racines de la violence)
Préface du Dr T. Berry BRAZELTON, New-York, Atlantic Monthly Press, 1997, pp. 288-297.

(2) Une traduction proposée par Florence Prick.