image contre les élections

Une démocratie, ça se travaille (et se mérite) tous les jours !

Par Stéphane Vanden Eede

Deux livres, courts et récents, nous invitent à réfléchir à notre système démocratique. Notre démocratie « élective ». David Van Reybroeck et Pierre Rosanvallon, nous parlent de désertion et de déshérence. De réenchantement aussi.

Ceux qui votent du bout des doigts.

Machinalement. D’un rendez-vous électoral à un autre. Et à qui, entretemps, on ne demande plus rien… Des listes sont là, surgies du néant ou de l’habitude. Choisir. Des gouvernements se forment, des parlements fonctionnent et remplissent des tombereaux de pages du Moniteur électronique. Que peu de gens lisent, voire comprennent. Les élections, clé de voûte de notre monarchie constitutionnelle, rappelle David Van Reybroeck, ont été mises en place par des adversaires farouches de la démocratie. Aujourd’hui usée et sur-diplômée. Des adversaires qui, en 1830, comptaient bien sur l’élite fortunée, unioniste et bien-pensante, pour maintenir le trône et la propriété au milieu des villes et des villages.

A coups de luttes sociales et de guerres mondiales, le suffrage est devenu universel, incluant chez nous, finalement, les femmes depuis 1948 seulement. Le poids de ceux qui jouissent de fortunes et de certains titres et capacités s’est réduit au profit de celui des présidents de partis. Aujourd’hui, ce sont eux qui composent en grande partie les parlements, nomment les ministres, font et défont les notoriétés.

David Van Reybroeck fait ici oeuvre de radicalisme historique. Il interroge la Grèce antique, la Renaissance, le siècle des Lumières et note que c’est, très précisément à la veille de la Révolution française qu’une autre façon de faire de la démocratie a sombré corps et biens.

Le tirage au sort… Cela renvoie aux Assises, à la conscription militaire, aux jeux de hasard… cela soulève aussi, depuis la parution de ce livre, beaucoup de scepticisme et de ricanements. Et pourtant ! Comment peut-on imaginer un seul instant qu’un système ne puisse pas évoluer, s’ouvrir plus largement encore au « peuple souverain ». Sont-ils nécessairement plus sages, nos élus, quand ils donnent les pleins pouvoirs à Pétain ou la Crimée aux Russes ? N’est-ce pas une insulte à l’intelligence que de croire que notre vivre ensemble soit abouti et non perfectible ? Le titre est abusif et, en ces temps pressés, raccourcit le propos ambitieux et humaniste : des citoyens ordinaires, tirés au sort peuvent prendre des décisions sensées et rationnelles. Et l’on se met à rêver d’un Sénat nouveau, ouvert aux communautés et aux régions mais aussi à de simples quidams. Qu’avons-nous à perdre ? Sauf à laisser s’étioler, de scrutin en scrutin, la représentativité de ceux qui nous gouvernent ?

Ceux qui ne votent même plus (ou blanc ou nul) et se sentent oubliés, peu voire pas du tout reconnus et certainement pas « représentés ».

Pierre Rosanvallon s’est donné comme objectif de donner la parole à toutes ces voix de faible ampleur, à ces vies jugées sans relief, diminuées, niées, implicitement méprisées. Je cite : « une vie laissée dans l’ombre est une vie qui n’existe pas, une vie qui ne compte pas. Etre représenté, à l’inverse, c’est être rendu présent aux autres, au sens propre du terme. (…) L’aspiration à une société plus juste est donc inséparable aujourd’hui d’une attente de reconnaissance ». L’auteur propose d’utiliser le « récit » comme outil de thérapie démocratique centré autour des trajectoires, des lieux et des moments de vie ; de créer, au départ d’un site internet, un lieu et un lien, un lieu où les égarés de la démocratie pourront se retrouver, se reconnaître ; un lien pour renforcer, brin à brin, une démocratie en recherche d’une refondation.

Deux livres, parmi tant d’autres. Deux esquisses de rencontre entre les élus et leur peuple. Chez nous, le G1000 (2011) a entrouvert des portes mais d’autres expériences, en Islande, en Ecosse, en France, en Suède… ont réussi le pari de l’intelligence collective et du réenchantement. Les cinq années de tranquillité électorale qui s’ouvrent devant nous, c’est une fabuleuse opportunité pour construire un laboratoire et tenter des expériences…


Article du 7 mars 2014 paru dans Libération : David Van Reybrouck : « Les élections n’ont jamais été conçues pour être démocratiques » par Béatrice Vallaeys.


Contre les élections, David Van Reybroeck, De Bezige Bij, 2014, 176p.

Le parlement des invisibles, Pierre Rosanvallon, Seuil, 2014, 69p. www.racontelavie.fr